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Et il y avait d’autres songes. J’aimais ceux qui étaient pleins d’intermittences : au milieu de scènes presque cinématographiques, venaient des images incongrues de peluches, de cadres dorés avec photos d’enfant, de jeunes filles en maillot de bain, de vieux chasseurs et de satyres. Tout s’emmêlait. Le fil incohérent était splendide et, au réveil, ignoré. Je ne décodais pas bien ce qu’elle faisait là-dedans mais elle apparaissait toujours. Tantôt gaie, tantôt triste. Toujours, pleine de vie.

Ces rêves-là ont été déterminants, je crois. Et, j’ai compris. Deux années avaient passé ou presque car les comptes ne sont pas les mêmes. Deux années de vie et deux de rêve sont-elles identiques ? En ce cas, où est le rêve ?

Toujours est-il que j’ai consulté un psy, ce à quoi je m’étais toujours refusé. Je lui ai dit, progressivement qu’elle était vraiment revenue dans ma vie, et ceci, sans drame. Je savais d’avance ce qu’il allait me dire parce que le langage des psys est formaté. Ils disaient bien tous que la mort d’un père ou d’une mère impliquaient des épreuves multiples et qu’au bout du compte, le deuil pouvait avoir lieu. Allez  donc !

Moi, ma mère, j’avais bien encaissé qu’elle nous laisse mon père et moi quand j’avais sept ans. Avant, elle était allée en venue, toujours si jolie dans ses pulls trop grands et ses amples jupes, ses pantalons de chasse et ses petites vestes cintrées. Et elle avait dit souvent :

-Je  t’aime, oh, je t’aime.

Avec son drôle de phrasé. Elle appuyait sur le "t"...

J’avais décidé que ça irait comme ça, car il faut l’encaisser et lui aussi, à ce qu’il me semble, s’en était bien sorti. En gros, sans référence à aucun magazine de psychologie. Le psy a hoché la tête. Je ne savais rien de ce qu’il pensait. Je lui ai dit que la souffrance avait été vive, petit, mais pas tant que cela après car mon père avait plutôt bien les choses. De beaux internats privés, de petits châteaux, des week-ends avec lui en Sologne puisqu’il avait changé de région. Et là, des restaurants, des hôtels : un peu comme on voulait. Mon père ne parlait pas tant que cela, c’est sûr, mais il était là, ne me laissant pas. Il m’a encouragé pour mes études. L’Irlande, l’Angleterre, il a abondé dans mon sens et cela, sans parler de l’Amérique.

Je n’y étais pas encore quand j’ai rencontré Lise et eu deux enfants d’elle alors que je n’avais que vingt-cinq ans. Mais j’étais séparé d’elle et en couple avec Anna quand les rêves ont commencé. Le psy m’a demandé ce que finalement, elle avait fait. J’ai dit :

-Elle a rencontré un directeur de galerie d’art. Elle sculptait et de l’avis de mon père, avec qui elle vivait encore, elle avait du talent.

Que sculptait-elle ? De petites statues de déesse mère. Des bustes de jeunes filles, aussi. Elle travaillait la terre. C’était un début. Le marbre, le bronze, c’est dur.

Elle a exposé et on l’a encouragée. Ça lui a donné des idées, à ce qu’on a dit. Il a hoché la tête puis il a dit :

- C’était l’amant ?

- Non, elle avait changé de cap. L’amant était assistant réalisateur, je crois.

- Pour quel metteur en scène ?

- Ah, ça ! Je ne saurais pas dire.

- Et pour quel film ?

-Je ne peux répondre.

Il n’a rien dit.

Peut-être ni film, ni assistant. Ou un film appuyé…En somme, j’ai cessé de rêver. Plus de Cora la nuit. Plus de jeune femme mariée avec un jeune enfant. Plus de jeune femme nue avec un homme jeune, un peintre, un sculpteur ou un cinéaste. Plus de bonheur et de cris de jouissance. Juste, elle. Cora, maman. Maman. Avec le psy, j’admets que tout est parti en vrille non parce qu’elle est partie mais parce qu’elle est morte. Je ne sais pas sa mort.

Quand je l’imagine, je voudrais qu’il y ait une ambiance de film des années soixante : des zébrures dorées et des trompettes. Un film de Zorro ou presque. Enfin, je plaisante. Parce que sa mort, je la sais. Ou j’essaie. C’était affreux. Elle a hurlé. Une mort lente. Je la pardonne. Enfin ! Cora était amoureuse. Elle a voulu le rejoindre. Vivre avec lui. Elle avait une petite Audi. Un accident. Elle voulait le rejoindre. Il y avait beaucoup de trafic et il pleuvait. Elle devait être pressée. Une collision. Un Poids lourd. Voiture enflammée. Elle nous a laissés. Le psy : qui a aidé ? Mon père. C’est un homme de mansuétude. Moi. Je ne voulais pas qu’elle parte. Le psy : qui a guéri ? Lise. La première femme. Elle savait mesurer les dégâts.

Elle était si volontaire, disciplinée, peu découragée ! Tout devait avoir un sens ! Elle a eu raison. Quand je vois mes  deux filles, je suis ravi. Façon de dire. Elles ne veulent guère me voir. Mais, ceci dit, elle a fait tout ce qu’elle a pu. Anna ? Je ne sais pas la perdre. Alors, je lui écris vraiment. La vie en Amérique, l’obligation qu’elle a de l’accepter car on s’aime et c’est bien. Elle me répond. Elle vient. Avec Alexandre. Boston les enchante. On est bien. Le psy a dit que je peux dire « maman » avec simplicité et me sentir ainsi libéré.

Bien. Les mois passant, j’ai accepté les images de la séparation. J’ai accepté l’amant et la mort.Pour moi, commu un holocauste. Je dis « maman ». Et ça suffit. Cora revient. Elle bruisse, elle est belle, elle sourit. Elle est si bien coiffée et sa robe dorée est si soyeuse. Elle a trente ans. Elle est vraiment belle. Personne n’a raison. Elle est Cora. Je l’aime ; elle est « maman » Je l’aime. Et je parle pour ne rien dire.

Récit de France