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GUILLAUME MERCANTOUR

CELUI QUI AIME LA FETE DES MERES

 

Je vais certainement vous surprendre mais j’adore la Fête des mères. Et non seulement j’adore cette fête mais je proclame son importance, pour moi bien sûr mais pour tous. Vous allez me répondre, en lecteur avisé et indulgent, que c’est une célébration qui, même pas si ancienne, a une légitimité ; qu’elle n’est pas mercantile comme Noël où offrir des cadeaux à des enfants, qu’ils soient vos rejetons ou ceux de membres de votre famille, relève plus du diktat que de l’appréciation personnelle. Elle n’est pas si religieuse et lointaine (enfin pour moi, c’est synonyme…) que Pâques ; moins matérielle que le jour du Beaujolais nouveau (je plaisante…) et plus précieuse que les Fêtes et les anniversaires qui me plaisent bien quand ils me concernent, je ne peux pas dire le contraire, mais me cassent les pieds quand il s’agit des autres. Non, vraiment, j’aime la Fête des mères. Je suis élève infirmier et en colocation à Lyon. Vivre avec deux autres personnes ne me dérange pas car j’ai en face de moi deux bosseurs, gais lurons à leurs heures. Mais évidemment, ils me charrient dès que possible. Je m’habille mal, je n’ai pas les bonnes converse, j’ai une coupe de cheveux impossible et surtout, je suis traditionnel. Que je téléphone à Inter Flora pour commander des roses blanches et m’énerver parce que je crains que ma mère ne les reçoive pas à temps alors que les fleuristes affiliés à cet organisme ont obligation de livrer les commandes dans les temps, ça les dépasse. Ce n’est jamais méchant mais ça peut m’irriter.

Gaétan est originaire de Grenoble. Il a eu le concours à Lyon et ça ne l’arrange pas. Lui, il aime les Alpes. Aux vacances, il rentre là-bas. Ses parents tiennent un hôtel-restaurant là-haut sur les pistes. Lesquelles, je ne sais pas et je m’en fous. Moi, mon truc, c’est la mer : la voile, le surf, la nage et les photos. Où les lacs : planche à voile et encore les photos. J’ai eu de la chance. Lors des vacances scolaires, mes parents n’étaient pas disponibles, alors, dès que j’ai pu, je suis parti en stage. Comme j’ai vingt ans et que j’ai commencé à dix, ben j’en ai passé du temps avec des moniteurs, dans les embruns de l’Atlantique, quels qu’ils soient. Mais bref, revenons à Gaétan. Il dit qu’il a des parents encore jeunes, juste la quarantaine, très ensemble et très amoureux. Il « fête les fêtes », expression qui le ravit, mais même si ses parents se vexeraient qu’il ne respecte pas les traditions, il sait bien que ce prime d’abord, c’est la vitalité du couple que forment ceux-ci. Sa mère, qui veut rester jeune, tolère les fleurs mais préfère nettement des vêtements ou des sous vêtements. Le père se charge de cette partie. Il lui reste donc le choix d’un foulard, d’un bracelet ou d’une montre. IL dit en souriant, qu’en terme de montre, sa mère est exigeante et donc qu’il se rabat chaque année sur un foulard. Elle est toujours contente et ça se passe bien, même si elle porte rarement ces cadeaux qu’il lui fait, ce qui le laisse sans états d’âme. De toute manière, sa sœur Camille, qui est encore à la charge de la famille, arrange toujours tout. Si le foulard de l’année vient à ne pas plaire, elle se démène pour prouver qu’il est original et en général, elle a gain de cause.

Il y Lucas. Lui, est différent. Il est l’aîné d’une famille de six enfants. Ses parents sont nettement plus âgés, plus traditionnels aussi. Des catholiques fervents qui font des retraites plusieurs fois l’année et ont conduit leurs enfants d’été en été sur des lieux de rassemblements chrétiens. Lucas ne semble rien rejeter même si avec nous, quand on le charrie et ça arrive souvent, il fronce quelquefois les sourcils en disant qu’il fait partie d’un autre monde. Lui, il respecte la fête des mères. D’abord, il se déplace, ce que Gaétan et moi-même ne pouvons faire. Ensuite, il donne ce qu’il peut. En général, il achète des fleurs ou crée quelque chose de personnel : une statuette en terre glaise, une compilation de chants religieux ou encore un petit recueil de textes qu’il n’écrit pas mais trouve ça et là, chacun d’eux évoquant le rôle de la mère. Il envoie le tout à l’avance et le jour dit, il téléphone. Pour lui, c’est ainsi qu’il faut faire. Il y a encore plusieurs frères et sœurs à la maison. Il ne veut pas être infirmier lui, il est à l’école d’éducateurs. Les vacances, il travaille et depuis longtemps. Il a une bourse. On le charrie jusqu’à un certain point car nous, on a la vie plus facile.

Bon, alors, il reste moi.

Je les fais rire.

Une fête capitale.

Un oubli impossible.

Une vraie célébration.

Ils se marrent.

Pourtant, moi, je sais que j’ai raison.

Elle s’appelle Marina, ma mère et je suis fils unique. Oh, ce n’est pas qu’elle ait voulu ça, non. Elle aurait voulu un mari ou un compagnon, une petite sœur ou un petit frère pour moi, mais ça n’a pas tourné comme ça. Je sais qu’il s’appelle Pierre, qu’elle est tombée amoureuse et qu’à dix-neuf ans, elle était enceinte de lui, qui était marié et pas désireux de changer de statut. Le bébé, enfin moi, elle ne l’a jamais refusé. Elle a dû se bagarrer mais elle avait tout de même des parents indulgents qui, une fois la surprise passée, ont accepté que je vienne au monde. Elle avait juste son bac et elle voulait être infirmière. Bon, on est en 2016 et j’ai vingt ans donc ça remonte aux années quatre-vingt-dix. Elle est originaire de Clermont Ferrand, enfin les environs. C’est drôle comme elle décrit son enfance et son adolescence. Franchement, moi, j’ai l’impression que c’était cent cinquante ans en arrière. Tout semble si figé. Et même sur les photos où elle pose avant de m’avoir puis enceinte puis avec moi, tout petit, elle a l’air de sortir des années cinquante. Bien sûr, elle est jolie, fine et mince dans ses robes bleues ou noires. Elle regarde l’objectif et sourit. Mais, il n’y a rien à faire : c’est si province et si vieillot ces photos alors qu’elles ne sont pas si vieilles. On la sent toute douce, vraiment très, très jeune et mes grands-parents au contraire affichent une expression et un maintien au-dessus de leur âge.

Mais bref.

Les premières années, c’est eux qui m’élevaient car elle, elle a été un peu malade qu’il l’ait laissé tomber, l’autre, mon père, cet homme inconnu. Je ne crois pas que ça ait duré longtemps sa déprime car elle est volontaire ; mais il a fallu me laisser en garde. Elle voulait une profession. Infirmière, c’était compliqué. Ce n’est pas qu’elle n’avait pas le niveau, non, elle l’avait certainement. Mais ça coûtait pas mal car ce n’était pas sur place suivant le concours ou sur place mais avec plein de sacrifice, comme celui de me voir peu. Je crois que Léonie et Guy, mes grands-parents auraient plutôt aimé cela car un bébé dans leur maison, quoi qu’ils en disent, les ravissaient ; mais elle n’a pas voulu.

Elle a trouvé une place de fille de salle et elle l’a acceptée. En somme, elle n’est partie de rien. J’étais toujours chez eux, comme un coq en pâte. Elle dormait là aussi. Puis, elle a décroché une formation d’aide-soignante et quand elle a eu son diplôme, j’ai vécu avec elle. Je me souviens : on était prêt de Clermont. Comme elle était courageuse ! J’allais à la maternelle et elle se débrouillait avec une voisine pour les dépassements d’horaires. En retour, la voisine – une jolie rousse aux yeux gris théoriquement veuve- lui laissait ces deux enfants le dimanche. Quand on est petit, on ne voit rien ; donc, j’accueillais joyeusement ce petit garçon et cette petite fille plus âgés que moi et qui chahutaient beaucoup. Marina, ma mère, intervenait souvent pour les empêcher de se battre et les inciter soit à lire, soit à faire leurs leçons. Dans l’un et l’autre cas, ils regimbaient alors que moi, je voulais déjà apprendre. Cela des dimanches mouvementés, fatigant : eux se tapant dessus et se bagarrant et moi, tout paisible pleurant parfois de recevoir une gifle alors que je tentais juste d’apaiser les choses.

Ces deux gamins ! Ils s’appelaient comment déjà ? Ah oui : Linda et Matthieu. La tentation américaine, mais pas jusqu’au bout. La voisine se nommait Louise et son patron la faisait servir le dimanche dans un restaurant prisé d’une petite ville voisine.

Ça c’est terminé comment, cela ?

Une fois, j’ai entendu ma mère se disputer très fort avec cette « Louise ». Le fameux restaurant prisé était non seulement fermé le dimanche mais on ne la connaissait pas. Et d’ailleurs, dans l’établissement où elle était supposée faire le service en semaine, personne n’avait entendu parler d’elle. Alors, que faisait-elle donc ces jours-là.

 Je me souviens d’être sorti sur le palier. J’avais six ans et j’étais fluet. Les deux femmes mécontentes se faisaient face et derrière leur mère, Linda et Matthieu se tenaient tout raide, avec un air à la fois poltron et sérieux que je ne leur connaissais pas, eux que je connaissais comme bagarreurs et plutôt menteurs. Alors là, plus de flagornerie !

Louise a crié quelque chose. Je dis ça car je n’ai compris. Elle a dit :

-Ce que je fais le dimanche ? Ah ben dis! Ce que tu devrais faire toi-même une fois par semaine et encore, dans ton cas, ça ne suffirait pas ! Non, mais franchement, tu t’es vue ? Et ton gamin là, une mère épanouie, ça pourrait ne pas lui déplaire ! Quant à mon emploi du temps de la semaine, si tu veux savoir, il y a des hommes gentils et ces hommes-là, tu vois, il ne me dérange pas. T’es pas la seule à être jeune et avec un môme et moi, en plus, j’en ai deux. Bon ? C’est vu ?

A ce moment-là, tout le monde s’est tu.

Ma mère a giflé l’autre femme. Un aller et retour rapide. L’autre s’est emportée. Elle a répondu. On a tous hurlé et d’autres voisins sont sortis de chez eux.

Le soir, ma mère sanglotait.

Dans la semaine, Louise est partie.

Ma mère est devenue rêveuse. Elle s’est mis du rouge à lèvres et est partie s’acheter des vêtements : il y avait un cache cœur rouge qu’elle portait avec un sous pull noir et une jupe dont j’ai oublié la couleur et une robe en laine et une autre en lainage. Ça a duré un temps ; elle était jolie, coquette mais toujours ponctuelle et sérieuse.

 Pendant quelques temps, elle est revenue plus tard et le dimanche, elle s’est éclipsée. Moi, je n’ai pas eu d’inquiétude. Il y avait une fille qui venait, une « Magali » étudiante qui était très gentille avec moi. Ai départ, ma mère la sollicitait pas mal. Puis, elle s’est habillée comme avant, de manière sage et a changé ses horaires. Magali venait, me faisait étudier et rire, l’alternance m’allant bien. Ça a duré un moment puis ma mère a eu son diplôme. Elle a trouvé un travail fixe dans un hôpital près de Mâcon, et elle l’a pris. J’avais grandi et j’étais très responsable.

On a déménagé.

Mâcon, moi, j’ai aimé. J’y étais en primaire et au collège d’abord. Aux vacances, je partais à Clermont où je me faisais dorloter. Quand ma mère travaillait, j’allais à l’étude du soir et rentrait en compagnie. Elle veillait à cela.

Quand j’ai été au lycée, elle avait changé de travail mais c’était toujours à Mâcon. On a continué ainsi.

Je crois qu’elle a voulu être infirmière mais elle devait avoir trop de travail. Enfin, ça n’a pas marché.

Alors moi, j’ai décidé de préparer le concours.

Elle a été extraordinaire.

Elle m’a tellement aidé.

C’est pour ça que je suis fier ;

Quand enfant, je parlais avec les psychologues scolaires, on me faisait sentir l’absence du père. Oui, c’est sûr, ce n’était pas une chose facile à vivre puis que « pour les garçons », c’est compliqué.

En fait, moi, j’aurais bien aimé que les psychologues déjà nommés abordent le problème de la mère : car, pour elle, qui « avait un garçon », ce n’était pas non plus « facile », pour ne pas dire ingérable. Enfin, je ne pouvais leur dire les choses comme cela mais je le pensais confusément.

Elle est restée aide-soignante. Elle fait ça très bien. Elle s’occupe tellement bien des malades !

Moi, j’ai passé le bac et présenté le concours.

C’est la Fête des mères aujourd’hui. Je m’appelle Guillaume Mercantour.

J’ai vingt ans. J’ai le nom de ma mère car c’est beau et logique.

C’est le nom de mes grands-parents aussi.

J’ai envoyé hier un grand bouquet d’œillets, fleurs qu’elle adore et que je n’aime pas. Il y a des rouges et des blancs. C’est assez joli.

Je vais la voir aujourd’hui.

Je suis le seul des trois ; les deux autres téléphonent.

Ça ne fait rien.

Je déjeunerai avec ma mère.

Marina.

La « Maritime » : celle par qui je faisais de la voile enfant et adolescent, rencontrant les côtes bretonnes.

Marina, la tenace, celle par qui je réussis.

Marina, la solitaire, celle à qui je me confie.

Ma mère.

Elle.

Elle dira ce qu’elle pense des fleurs et elle sourira.

Quand elle boira son café tiède, je serai heureux.