h9p46ijk

EMMANUEL BASTIANI

Celui qui défend les mères

 

Il y a vraiment une chose à laquelle je ne comprends rien. Je sais le mot « chose » est à éviter quand on écrit un texte ; il n’est pas très littéraire et c’est un fourre-tout malcommode qui peut vous jouer des tours. Mais, je n’en trouve pas d’autre. De toute façon, je ne suis pas un littéraire et les mots vagues ne me dérangent pas, dès que je suis sorti du cadre de ma profession. Alors, je reprends : Il y a une « chose » qui m’échappe : c’est tous ces types qui se plaignent de leur mère.  On les voit partout ceux-là. Ça a commencé par les magazines de psychologie, ceux que je lis dans la salle d’attente du dentiste ou de l’ophtalmo et qui disent tout le temps pareil. Il y a toujours un acteur célèbre qui déclare qu’au bout de plusieurs années de thérapie, il en est venu à voir sa mère sous un jour « différent ». Il s’est apaisé, il n’est plus dans la rancune ou le déni de celle-ci. Non, il va bien. Il est même en paix avec la mort de sa mère, survenue avant qu’il n’ait été à même de lui parler. Finalement, il est positif…Quand ce n’est pas un chanteur, un médecin à la mode u encore un chef d’orchestre. A peu de choses près, le discours est le même. Il y a toujours un moment où la personne interrogée va aborder le sujet et là, on peut en être sûre, la mère évoquée aura été forcément « gênante », « embarrassante », « peu compréhensive » ou carrément « castratrice ». Rien que cela ! Si la mère est  encore vivante, et c’est souvent le cas, il convient de dire que les « choses » vont mieux, ce que ces gens-là font avec beaucoup d’habilité et d’élégance.  Si elle n’est plus de ce monde, on peut être un peu plus mordant et trouver à propos des références littéraires. Légion de Poil de Carotte …Cette image me fait rire.

Je me suis donc repu longtemps d’articles de ce genre, les imaginant cantonnés à ce type de magazines, avant de me rendre compte que la presse féminine s’est emparée du thème. J’ai lu dans « Elle » que telle ou telle personnalité avait mis des années à résoudre ses problèmes avec sa mère alors que d’autres les estimaient encore très brûlants. Quelquefois, il y avait une femme qui parlait et qui disait ne pas comprendre comment les mères pouvaient avoir sur leur fils un tel ascendant, le plus souvent négatif, et ne pas en avoir conscience. En effet, ça doit être compliqué…

Bref, la télévision et la radio ont fini par être gagnées par la frénésie ambiante. Sauf erreur de ma part, j’ai vu plusieurs téléfilms où un pauvre héros avait des démêlés avec une marâtre soit vieillissante et aigrie, soit voulant paraître jeune en écartant ses rejetons. J’en suis restée pantois. Et l’autre jour, tiens, il y avait une émission à la radio. C’était un forum qui avait pour thème « Vous et votre mère ». La présentatrice estimait avoir entendu beaucoup de témoignages de jeunes filles et de jeunes femmes, lesquels donnaient une image juste des relations mère-fille. Il s’en dégageait pas mal d’ambigüités, les relations se situant entre le respect et la méfiance, la confiance et l’adulation s’opposant à une certaine saturation ; au final, il y avait des tensions mais rien d’explosif. Il fallait maintenant que les messieurs s’expriment et ils l’ont fait. Un malheureux garçon de seize ans s’est manifesté pour dire que même s’il s’engueulait avec sa mère, il ne saurait se passer d’elle et qu’il l’aimait formidablement. Ça n’a pas été bien perçu. Il fallait dire que, oui on l’aimait mais que c’était vite compliqué. Les autres ont compris tout de suite. La présentatrice s’en est donné à cœur joie entre les célibataires se sentant obligée de s’occuper d’une mère dépressive, les hommes mariés qui subissaient les intrusions multiples de leur mère dans leur couple et ceux qui avouaient finalement que la faillite de leur union incombait à leur propre faiblesse devant leur mère. Le portait qui s’est dégagé était celui d’une quadragénaire ou quinquagénaire omniprésente et très intrusive. Méfiance donc !

Voilà.

J’ai bien lu ou entendu tout ça. J’ai regardé aussi. Mais rien n’a emporté mon adhésion.

Au risque de déplaire, moi, je n’ai aucun problème avec ma mère.

Et pourtant, au vu de mon histoire, on se serait attendu au contraire. Voyez plutôt.

Ma mère s’appelle Monica. Quand elle m’a conçu, elle était à Nice en vacances chez une cousine installée en France. Elle, elle venait de Gênes, en Italie du nord et elle avait juste vingt ans. Elle avait quatre frères et aucune sœur. Ses parents tenaient un commerce de gâteaux et de confiseries. C’était des gens travailleurs, très strict sur la morale et catholiques pratiquants. La cousine Adriana chez laquelle ils avaient envoyé leur fille était dotée d’une famille aussi rigide. En termes clairs, on y surveillait l’honneur des filles. Sachant que j’ai trente-sept ans, vous devez me prendre pour un fou. Allons, une famille italienne dans les années soixante-dix, avec tout le remue-ménage qu’il avait dans le pays à cette époque-là, ça ne pouvait pas ressembler à un couple sicilien lorgnant sur la moralité de leurs filles, au début du vingtième siècle ! Mais, je crois bien que si car ma mère, quand elle parle, je la crois.

La famille d’Adriana, ils ne l’avaient pas vue depuis longtemps, les parents de ma mère, mais elle avait très bien travaillé au lycée et ils lui promettaient l’université où elle ferait du français. Elle y avait droit puisque pendant deux ans, elle avait travaillé à la boutique pour avoir de quoi financer ses études. 

Ses parents ont vu là l’opportunité d’un voyage linguistique qui, dans le même temps, resserrerait des liens un peu distendus entre les deux familles. Ça s’est fait comme ça. Ma mère est partie, toute radieuse et elle a découvert Nice. Tous les matins, elle allait prendre des cours de français dans une école pour étranger car il fallait absolument qu’elle ait un bon niveau à l’entrée en faculté et elle craignait d’avoir un peu perdu. L’après-midi, elle discutait avec Adriana et sortait. Sa cousine avait bien plus de libertés qu’elle. Il coulait de source qu’elle pouvait aller à la plage avec des amies, faire les magasins, boire un verre à la terrasse d’un café et sortir en bandes mixtes. Elle ne s’en privait pas. Elle avait un petit diplôme de dactylo et ceci ne lui donnait aucun complexe. Elle vivait encore chez ses parents, donnait le numéro de téléphone des amis chez lesquels elle passait des soirées et ne découchait jamais. Elle attendait de se marier, c’était aussi simple que cela ; d’ailleurs pour elle, la vie se devait d’être simple. On aimait le Bon Dieu, on suivait ses voies. Elle aurait gentil mari, Adriana, un homme droit et travailleur qui lui ferait des bébés et elle serait une bonne épouse. En attendant, elle profitait de la mer, de la plage, des cafés et des soirées dansantes ; elle ne négligeait jamais la messe et allait se confesser. D’aucun aurait dit qu’elle avait une foi superficielle, un peu opportuniste. C’est  partiellement vrai car Adriana était sans malice. Qu’un garçon l’embrasse ou lui caresse les seins ne la choquaient pas si elle l’autorisait et de toute façon, elle n’aurait pas accepté plus. Au curé, elle ne racontait pas cela. Ce n’était pas pour lui. 9a ne le regardait pas. Elle adorait ses parents qui l’adoraient. « Et l’été était beau cette année-là. » Enfin, je préfère écrire ça, sinon, je vais réutiliser le mot « chose », qui est si laid, paraît-il…

Bref. Mon père, il donnait des cours à des étudiants étrangers, l’année où ma mère s’est inscrite à l’école. Je sais juste qu’il était grand et blonde et qu’elle aimait ses yeux bleu-vert. Il enseignait bien, il était drôle.

Je l’ai questionné un peu, quand j’ai pu le faire, car au début, je ne faisais que regarder les trois photos qu’elle avait de lui.

Sur la première, il était avec toute sa classe d’apprenants de français. C’était la fin du premier mois et il avait organisé une fête dans la classe. Il était au fond, au troisième rang et je voyais bien qu’il était assez beau. IL avait des traits fins, une expression souriante et détendus et ses yeux étaient clairs. Il devait vingt-six ans.

Sur la seconde, il était en excursion avec d’autres étudiants. C’était un village de Haute - Provence, un de ces villages qui n’avaient pas trop dû dépayser les autres mais beaucoup plu aux anglais, danois et allemands qui suivaient aussi ce cours d’été.  Ma mère a dit que c’était un voyage proposé par un enseignant plus expérimenté, en fin de séjour pour ceux qui voulaient. Comme Monica avait bien travaillé, il était évident qu’elle pouvait  partir plusieurs jours en bonne compagnie. Elle en a gardé un souvenir émerveillé à cause des grandes promenades, des baignades, des repas préparés ensemble et des soirées où on faisait des sketches avant de chanter et de danser. C’était vraiment, à l’entendre dire, une période bénie et un état de grâce. Tant d’amitiés nouées, tant d’échanges !

Enfin, sur la troisième photo, elle est seule avec le jeune blond. Il travaille à Lyon mais est venu la voir à la frontière italienne. Depuis la fin du stage, ils se sont écrits. Un sentiment fort est né. Très fort. C’est réciproque. Ils s’aiment. Le garçon est droit, honnête ; de plus il travaille. Le français, il l’enseigne en lycée, à Lyon. Tout est possible.

Cette photo, je l’ai regardée mille fois. Monica porte une robe fleurie. Elle est jolie. Elle l’a toujours été. Elle a cet ovale si doux qui lui donne un air de madone, un petit droit, une jolie bouche pulpeuse et surtout un regard noir très intense, très rayonnant. A côté d’elle, Jean-Bernard se tient droit. IL porte une chemise blanche et un pantalon sombre. Il est également souriant.

Dans la lumière de Roquebrune, ils sont beaux l’un et l’autre et tout semble resplendir.

La nuit même, je suis conçu.

Neuf mois après, je nais en Italie, dans la maison de mes grands-parents, Andréa et Luisa.

Trois mois après ma conception, Jean-Bernard a écrit une lettre terrible où il a dit revenir sur sa parole. Il a été fou. S’engager davantage serait mentir. Il n’est pas assez amoureux. Il regrette de le dire maintenant mais il ne s’est pas vraiment rendu compte.

Dans la maison, Monica a dit qu’elle avait été heureuse de m’attendre.

A ma naissance, elle a pleuré de joie.

Ma famille italienne a été adorable pendant toute ma petite enfance. Monica n’a pas renoncé à ses études. Elle est devenue enseignante de français. Longtemps, elle a travaillé à Gênes.

Elle a toujours dit que tout allait bien mais je sais que c’est faux. La nuit, souvent, au début surtout, quand j’étais tout petit, elle a pleuré beaucoup. Elle me montrait toujours son joli visage enfantin qu’elle ne maquillait presque jamais et me serrait contre elle. Elle cachait ses larmes, elle a fait ça longtemps.

 J’ai été, je crois, un gentil petit garçon ; je n’étais pas coléreux mais turbulent. Je me laissais gâter par mes grands-parents mais n’exigeait pas. Je bougeais beaucoup et j’étais intrépide, ce qui les faisait rire mais je ne me souviens pas d’avoir été ingérable.

Quelquefois, je lui faisais de la peine à elle, ma mère, ma jeune mère : Monica. Je la voyais froncer les sourcils et son expression devenait grave ; Alors, cela suffisait.

Elle a été la jeune fille qui était là le matin, m’embrassant pour me réveiller.

Elle a été l’initiatrice, celle qui donne l’envie de lire, d’écrire et de compter.

Elle chantait joliment, je m’en souviens, en français et en italien.

Elle racontait très bien les histoires.

Ma presque-Vierge, ma jolie amazone, ma jeune fille rêveuse, ma mère aimante et adorée.

Je n’ai jamais vu mon père. Il y a eu quelques lettres, je crois.

Elle a trouvé un poste à Milan et je suis resté un temps chez les grands parents avant d’être interne. J’ai compris qu’elle avait quelqu’un mais qu’elle ne voulait pas d’interférence.

Le temps a passé.

Je suis devenu restaurateur ; j’ai maintenant un restaurant assez côté à Menton. J’ai du personnel et une clientèle exigeante et huppée. J’ai du talent, c’est certain et je travaille beaucoup mais je ne peux nier que mes grands-parents et ma mère m’ont aidé. Enfin, je ne suis pas un ingrat. Je les ai dédommagés.

J’ai une compagne maintenant. Elle s’appelle Julia. 

Ma mère fait des séjours chez nous et dès le début, mon amie s’est montrée stupéfaite. Monica est vraiment une femme adorable. Toutes les deux s’entendent à merveille. Elles se promènent en ville et font des emplettes. Elles se font de confidences et se taquinent beaucoup.  J’adore les voir ensemble.

Surtout maintenant car Julia est enceinte.

Ce sera bien dans plusieurs mois.

D’ailleurs, ma mère n’enseigne plus. Elle est avec nous. Et c’est très bien comme ça.

Vraiment bien.

Alors, par pitié, épargnez-moi les jérémiades des magazines de psychologies, les forums sur les mères et les émissions de télé aux visions plutôt courtes car elles ne font que transcrire une des vérités possibles en en excluant d’autres. A commencer par la mienne, qui est que j’aime ma mère.