340px-Lautrec_rue_des_moulins,_the_medical_inspection_1894

Informaticien à la Défense, Adrien Lefort sait tout sur l'anonymat et ses méfaits. Il se dit parfois, avec une douce ironie, qu'il aurait eu ses chances comme figurant dans un film des années cinquante. Il aurait été le petit maigre qui s'installe au fond d'un café pour boire un ballon de rouge et manger un sandwich tandis que Jean Gabin est au premier plan. Ou encore, il aurait pu être e discret chauffeur de taxi de Bourvil dans un autre film ; ou celui qui, transformé en chevrier, donne deux répliques à Fernandel dans une Provence de carte postale. Vous savez, celui qui permet de faire la différence entre « pas beau mais bourré de talent et incontournable » et « vraiment un pauvre type pas gâté par Dame Nature ». Malheureusement, les années 2000 ont oublié les figurants à piètre visage et les seconds rôles « laids ».Donc, pas de chance ! Car le petit maigre, le chauffeur de taxi ou le chevrier accédaient malgré tout aux femmes ; enfin, façon de parler. Sans faire les difficiles. Mais quand même.

 Aujourd'hui, il sait plus que jamais que la séduction est un univers impitoyable : malheur à ceux qui dérogent aux critères académiques. Les hommes fluets tels que lui sont a priori discrédités en tant qu’êtres protecteurs, charismatiques et ambitieux – le triptyque de la virilité – surtout s’ils sont d’allure douce et juvénile, soulignée par une minceur rendant vers la maigreur et une évidente myopie. Et encore plus, quand ils ont l'air de sortir des années cinquante...Il estime ne pas avoir la vie facile. Mais il a, malheureusement, des suiveurs...

 Les débats actuels sur l'éventuelle abolition de la prostitution le laisse stupéfait. Le discours suivant lequel « disposer librement du corps d’une autre personne contre paiement est considéré dans les textes internationaux comme une atteinte aux droits humains » ne le laisse pas insensible, bien sûr ; toutefois, il estime que l'écart est grand entre celui qui paie en Inde ou au Vietnam pour abuser une petite fille et celui qui s'adresse à des femmes adultes qu'ils paient mais ne maltraitent pas. Bien entendu, il n'est pas d'accord avec celui qui frappe, humilie et tue. Déjà, frapper ! Mais il dit qu'il faut donner une chance aux hommes comme lui et qu'il est content d'avoir couché une première fois avec une Aba puis ensuite avec une Mabinty, une Raashida, une Raca. Sans oublier T'hélah, Tabasamu, Yamana et Yahimba.....Avec elles, il a discuté dans la rue d'abord puis fait l'amour puis payé. Les peaux douces, il sait. La brièveté, aussi. Quand il se relit, il pouffe de rire ! Quand même, ce paquet d'africaines ...

 Si l'on venait à interroger Adrien sur ses jeunes années, il serait prompt à répondre :

« Il y a dix ans, je me focalisais sur mon handicap. J’envisageais les femmes comme des castratrices, uniquement guidées par des préjugés, déterminant qui était viril et donc digne de désir. Je souffrais ou croyais souffrir de leur rejet. Il est donc logique que j'aie vu ces filles, non ? Bon, et puis quoi? »

Adrien n'est pas un idiot. Il sait qu'autour de lui, quand il était plus jeune, des hommes qui n'étaient pas des Apollons, ont trouvé, des complices d'un temps ou des compagnes. Cependant, sans cesse, il revient sur son histoire. La seule issue qui lui est restée était les putes. Il s'en persuade et n'a pas conscience d'être égocentrique. Il a été frustré, frustré !

Tout jeune, quand il s'est enfoncé dans ces femmes variées, il a été brièvement heureux. La souffrance donne droit à des compensations , non ?

Il a lu quelque part que les corps des prostituées servent ainsi d’accessits aux vaincus de la compétition sexuelle. Il est tombé plutôt d'accord.

Sauf que tout le monde veut avoir le premier prix. Et lui...

Mais bien sûr, les années passant, il est devenu plus lucide.

Il n'hésite pas à dire « J’ai côtoyé le sordide auprès des prostituées de rue. Tarifs dérisoires, passes à la chaîne (y compris en période menstruelle), cicatrices comme stigmates évidents de la toxicomanie, anus plus dilatés que les vagins. Et bien sûr, visages marqués, mauvaise lingerie et maquillage outrancier ; Bref, le cirque ! »

Il ajoute qu'il a fréquenté des prostituées trouvées dans la rue, une année durant, en 2002. Et il termine en disant qu'il n'était pas très à l'aise. Ces filles sont « nature » et « gentilles » mais tout ça est tarifé. C'est pénible, à force.

 Au terme de cette période, sa mauvaise conscience l'a tiraillée et il a décidé de s'orienter vers vers les « indépendantes ».

Ce retrait lui a été simple. Informaticien, il ne lui a pas été dur de se repérer et si les sites étaient « décevants », il allait acheter des revues. Il se souvient que chaque consultation d’une annonce lui procurait une ivresse à la fois narcissique et libidinale. Ces femmes aux poses lascives, titulaires de poitrines démesurées, qui étaient immédiatement accessibles étaient magiques ! Et en plus, c'était inépuisable ! Donc, en fait, le prix était le même pour chacune d'elles ! Autant ne pas se priver...

Il dit : « Je m’imaginais dans la peau d’un baiseur chevronné qui puisait à loisir dans un cheptel de conquêtes. »