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Mais il déchante vite :

« Elles ne s'appelaient plus pareil évidemment car avec la faim et les guerres, ce n’est pas les mêmes ! Je le reconnais, je charrie. Mais quand même ; elles avaient des prénoms slaves ou russes ou...euh...asiatiques...Et elles étaient carrément mignonnes. Quand c'est différent, on est content. Mais bon, je me suis vite aperçu que le discours du plaisir partagé n’était qu’une mascarade publicitaire. Tant pis, j’assumais sans vergogne mon statut de client, peu à l’écoute du ressenti des prostituées. Leur corps était un outil de travail comme un autre, estimais-je, sans égard pour ce qui détermine cette faculté à baiser sans désir. Je m’amusais de cette comédie et guettais à chaque fois l’instant de sincérité qui les trahissait, le regard, le geste ou le mot qui prouvait leur simulation. C'est clair, on était sur le net ! Je ne finissais pas jouir, forcément, mais moi, ces nanas, je voulais les rencontrer. Ne pas seulement payer du virtuel. .Sinon, bon. Au bout du compte, car je suis un homme têtu, j'ai fini par échanger, en dehors du site de base avec certaines d’entre elles. Ces conversations m'ont laissé perplexe ; je soupçonnais un fonctionnement sexuel tordu. Je songe notamment à cette femme qui m’a confié regarder, avant chaque apparition sur internet, une vidéo où un homme sodomise une actrice jouant le rôle de sa sœur. J'ai trouvé cela énorme et insoutenable. Une autre fois, j'ai rencontré – vraiment- une escorte girl. Sur le net, elle était franchement canon. Dans le café, elle était jolie, mais plus naturelle, on va dire. Elle m'a dit que ses clients exigeaient d'être abreuvés de mots crus pendant l’acte. Sur un forum d’évaluation des prostituées, ces mêmes clients avaient fustigé sa conduite  en la qualifiant d'agressive, d'instable et d'atone. L’un d’eux évoquait même l’odeur d’eau de javel dont elle s’aspergeait entre deux passes. Sans doute pour effacer un sentiment de souillure tenace ... Lui parler, je crois, m'a aidé. J'ai arrêté de me regarder le nombril.

Au fil des mois, j'ai laissé le net pour le réel et j'ai refait des rencontres plaisantes, dans la rue, les hôtels ou les bars. Je dois reconnaître que mon enthousiasme est allé decrescendo. Je me sentais misérable après chaque passe, non par compassion envers les prostituées, mais pour des motifs narcissiques : mon addiction traduisait mon échec à inspirer du désir. »

Début 2005, alors qu’une escorte se positionne en levrette, une impression d’absurdité l’envahit. Quel intérêt de pénétrer une femme qui simule le désir ? Soudain, il estime pouvoir prétendre à mieux que ce marché de dupes. S’armant de pragmatisme et déterminé à rendre sa personnalité plus attrayante, il se met en quête de partenaires non vénales.

 Au fil des mois, j'ai laissé le net pour le réel et j'ai refait des rencontres plaisantes, dans la rue, les hôtels ou les bars. Je dois reconnaître que mon enthousiasme est allé decrescendo. Je me sentais misérable après chaque passe, non par compassion envers les prostituées, mais pour des motifs narcissiques : mon addiction traduisait mon échec à inspirer du désir. »

Début 2005, alors qu’une "escorte" se positionne en levrette, une impression d’absurdité l’envahit. Quel intérêt de pénétrer une femme qui simule le désir ? Soudain, il estime pouvoir prétendre à mieux que ce marché de dupes. S’armant de pragmatisme et déterminé à rendre sa personnalité plus attrayante, il se met en quête de partenaires non vénales.

Il n’a jamais regretté sa décision. Certes, ses amantes ultérieures n’ont pas toutes été des nymphes à la féminité exubérante. C’est pourtant avec elles, dont une en particulier, qu'il a expérimenté l’orgasme non frelaté. Celui qu’on éprouve en compagnie d’une partenaire qui vous désire, et qui résulte d’une authentique complicité affective, intellectuelle et charnelle. »

Désormais, Adrien s'estime différent.

Il estime Mélanie, Laura et Morgane, les jeunes filles qui lui ont fait vivre « autre chose » et il attend beaucoup de Marine qu'il vient de rencontrer.

Sa « laideur » ne lui saute plus aux yeux ; sa frustration est moindre.

Quand il pense à ses débuts rue Saint-Denis, à cette première prostituée africaine et aux autres, à toutes les autres, il est plus circonspect. Il existait des dénominateurs communs aux parcours  de ces filles : exposition précoce à la libido masculine, modèle parental défaillant, toxicomanie, instabilité chronique, masochisme conjugal, et rapport délicat au corps (anorexie, boulimie, scarification). Désormais, il voit que la plupart étaient animées par une pulsion de mort terrifiante.

Ça ne le rend pas gai mais il ne veut plus penser à cela.

Et c'est aussi bien.