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 PREMIERE PARTIE / 

APPROCHE

 

Embarras.

Je lui ai dit qu’il serait plus simple que je la rencontre car un face à face, si anodin, qu’il puisse paraître, peut en dire beaucoup sur les intentions des uns et des autres...

Au téléphone, elle a paru perplexe.

- Se voir ?

- Oui.

- Nous n’avons discuté que trois fois !

- Vous faut-il des mois pour accepter de prendre un café ?

- Non, bien sûr mais…

- Mais ?

- C’est tout ce que je vous ai dit, tout ce dont il a été question ! Je n’ai de vous qu’une photo et ces échanges…Mais de vous à moi, nous étions derrière un ordinateur…

- Ou au téléphone !

- Ah oui, au téléphone, c’est vrai.

- Vous me dites que vous êtes pour peu de temps encore à Paris ; il ne m’en faut pas plus pour insister. Annecy, c’est loin…

- Un café, alors…

- Oui, ou une eau gazeuse…

Je l’ai sentie dans l’embarras et je connais cet état chez les femmes. J’ai appris à en connaître les nuances. S’il existe en effet, une sorte de gêne qui n’augure rien de bon  et qui fait que la femme attendue refusera d’abord un rendez-vous pour ensuite en différer un autre, il existe un autre état : celui de l’attente anxieuse. Or, cette Anna que je poursuivais se situait bien dans cette zone mi exaltée mi craintive où il suffisait d’insister et de rester ferme pour faire basculer les choses. J’aime la captation et j’allais la capter.

- Ce café discret près du Luxembourg, celui dont vous m’avez parlé, l’autre jour, il vous conviendrait ?

- Il est pratique pour moi, pas pour vous.

- Ne vous inquiétez pas.

- Vous viendriez de Neuilly ?

- Ne soyez pas provinciale ! Evidemment, je viendrai. Ce soir, dix-huit heures. Il fait beau. Vous serez en terrasse.

- Ce soir ? En terrasse ? Mais je pense…

- Non, vous ne pensez pas. Vous viendrez comme demandé. Robe blanche, féminine, décolletée mais pas trop. Vous m’avez dit aimer ce genre de vêtement.

- C’est vrai.

- Alors, faites le pour vous et pour moi…

C’est ainsi que je l’ai convaincue et je n’ai pas douté un seule instant en faisant le trajet qu’elle me ferait faux bond.

Je me suis vêtu avec soin et je ne me souviens pas d’avoir jamais dérogé à cette habitude ; sauf à un moment de mon mariage où j’étais dans un tel état d’irritabilité que j’ai été à un moment négligent sur le plan vestimentaire. Mais il est vrai que je voulais démontrer à mon épouse qui me raillait d’être si élégant et tiré à quatre épingles qu’être vue à côté de quelqu’un comme moi n’était pas nécessairement un pensum…Il lui fallut peu de temps, je dois le dire avec amusement, pour se rallier à cette idée, car se promener en ville avec quelqu’un qui tout d’un coup se négligeait lui apparut vite comme une épreuve choquante ; et je ne parle des invitations à droite à gauche, que nous acceptions encore où être assise à côté de moi ne pouvait que la dévaloriser…Imaginez un peu : sa robe très couture et ses escarpins horriblement couteux à côté de ma veste défraichie et de ma chemise douteuse portée sans cravate…

Cet épisode apprit à quelqu’un que je n’aimais plus mais que j’avais aimé qu’il vaut mieux quelquefois se taire sur les artifices de l’autre quand on sait que ce même autre sépare sa vie de la vôtre.

C’était une femme qui découvrait tardivement le « quelquefois » …Mais bref. Je reviens à ma rencontre avec Anna.

Je portais un costume que je possède depuis peu et une chemise blanche de belle qualité. C’est une habitude que j’ai d’être vêtu de manière sobre et classique, tout en affectionnant les belles matières. Regardez la haute couture : vous y verrez des vêtements très bien coupés et travaillés, mais pas nécessairement ostentatoires. Eh bien, ce jour- là, je peux vous assurer que mes effets étaient ménagés tant par la qualité de la veste par exemple, d’une coupe impeccable et d’un tombé parfait que par la richesse du drap et la finesse de la chemise.

Il faut vivre dans un monde de signes.

Arborer un tel costume, porter une chemise de prix sans cravate et des chaussures faites sur mesure, c’était accepter ce monde- là et le lui rendre .accessible. J’avais été, de toute façon, ce qu’il est convenu d’appeler un jeune homme de bonne famille et les apparences comptaient. Homme mature, je restais fidèle à cet idéal de bien paraître et de bien parler qu’on m’avait communiqué et qui, jamais, ne m’avait desservi.