01-des-photos-noir-et-blanc-de-femmes-des-annees-40-50-par-Nina-Leen-16

Vous allez vous demander comment je peux savoir qu’elle est prête à jouer, pour moi, l’un et l’autre de ces rôles…Je vous répondrai très clairement. Cette « Anna » avec laquelle j’ai rendez-vous s’est inscrite sur un site spécialisé et je ne crois pas au hasard. Si c’était un site ouvert au tout venant, je pourrais en effet risquer de me tromper ; ce n’est pas le cas. Elle a beau avoir été évasive, ne pas avoir dit grand-chose sur elle, n’avoir proposé aucune photo, je sais bien qu’elle a en elle ce désir de servir…Sinon, que serait-elle venue faire là ?

Quant à savoir si elle conviendra vraiment et si je saurai la convaincre, il faut que je me trouve face à elle pour le dire et cela ne saurait tarder.

Avant d’aller plus avant, je me décide tout de même à ne plus vous laisser dans l’expectative : vous saviez peu de moi, vous en saurez très vite plus.

Je m’appelle Bernard Dangle-Lefort et j’ai 52 ans lors de ce premier rendez-vous. J’ai fait une haute école d’administration et je travaille à Paris depuis longtemps. A l’origine, je suis normand mais ma famille s’est énormément promenée. Pour moi, c’est une aubaine car si d’aventure on me demande d’où je viens, je m’amuse de l’expression médusée de celui qui a eu la forfanterie de me poser une question aussi complexe. Par ma mère, je viens de Lisieux et par mon père de Carpentras ; mais l’un et l’autre brouillent les pistes si l’on estime que du côté paternel, il y des italiens mais aussi des irlandais tandis que le côté maternel renvoie à l’Angleterre et à la Tunisie. Mais alors, me direz-vous, la Normandie ? C’est une base de vie réelle et j’y ai vécu les huit premières années de ma vie. Je ne m’y suis pas amusé du tout. Lisieux est une des villes les plus ennuyeuses du monde, du moins, c’est mon point de vue. Ma mère, je crois, s’y est beaucoup ennuyée elle-même à une époque où les femmes de hauts fonctionnaires avaient pour rôle d’être souriantes lors des réceptions qu’elles avaient eu la charge d’organiser. Elle étonnait en parlant indifféremment l’anglais et l’italien, en se montrant brillante dans des concours d’équitation et en portant des robes dont elle avait elle-même dessiné les modèles. Enfin, elle étonnait dans cette ville de province qui, à cette époque, était bien- pensante et très fermée. A Paris, elle est devenue plus anonyme. Elle a, en fait, croisé ses doubles.

Mon père, lui, est une image de la Méditerranée. Quand je dis cela, je vois des sourires poindre. Ah, un bon vivant, alors ! Un de ces hommes très bruns au physique marqué par le sud, un joyeux drille, un séducteur gourmand et gourmet…Evidemment, il suffit de se trouver face à lui pour comprendre son erreur. C’est un homme brun au physique latin, cela ne fait aucun doute. Dans les rues de Rome, lorsqu’il était jeune homme, on lui adressait, parait-il,  directement la parole en italien et cela le faisait sourire. Hormis cela, c’est un bel homme aux yeux clairs dont la détermination et le charme évoquent bien plus un de ces jeunes guerriers romains dont je lisais, lors de mes longues études de latin, la vie héroïque. Il n’est pas non plus sans relation avec la Renaissance. A Urbino, il n’aurait surpris personne en un temps où le monde s’ouvrait. Il n’est pas d’une personnalité commode, il n’aime pas les choses faites à moitié. C’est un décideur. Un décideur souriant. Je l’ai toujours connu ainsi, loin des stéréotypes liés à la supposée mollesse italienne et à la dolce vita que favorise la proximité de la Grande bleue.

Si je parle ainsi de mes origines c’est pour en indiquer la singularité ; je suis né de deux personnes qui, bien qu’étant bien insérées socialement et assez nanties, ont toujours affiché une certaine indépendance d’esprit et un goût pour l’indépendance tout court. Je me dis que ces deux êtres m’ont ménagé une enfance conventionnelle d’un point de vue extérieur et une adolescence sage. Ils m’ont sans doute voulu policé et j’ai obéi à l’idéal de réussite qu’il me proposait. Mais par ailleurs, ils ont ciselé un être aux pulsions étranges dont la simple présentation leur aurait fait, il y a longtemps déjà, dresser les cheveux sur la tête et dont la peinture, à l’heure actuelle, les remplirait d’effroi, tout vieillissants et séparés qu’ils soient, chacun enfermé dans l’idée que ce fils haut fonctionnaire est l’image même de la réussite.

De ma vie profonde, ils n’ont rien su. Ils ont su le bref mariage et cela les a bien arrangés.

Le reste, ils l’ont ignoré comme j’ai préféré ignorer moi-même le monde de fantasmes contradictoires qui les a certainement réunis puis séparés.

Mais cela est une autre histoire.

Je préfère revenir à elle et au café où je l’ai conviée.

Elle m’y a attendue comme je le lui avais demandé car ces femmes- là « doivent » attendre. Elle avait la robe blanche demandée, sage et ajustée, une robe bien coupée d’ailleurs que je lui ai demandé ensuite de ne plus porter. C’est une femme mince, qui n’est pas sans beauté. A cette époque-là, cependant, je ne pense pas qu’elle avait conscience d’être jolie. Les aléas de sa vie – elle se séparait d’un compagnon avec lequel elle avait passé près de quinze ans-  lui donnait une fausse image d’elle-même. Venue à Paris sur l’invitation d’une amie qui souhaitait l’aider en la faisant s’échapper d’une ville de province où cet homme ne cessait de chercher à la voir pour la culpabiliser de l’échec de leur relation, elle vivait une parenthèse. Paris et non Annecy ; un petit logement et non une maison spacieuse ; une amie de jeunesse volubile et non un "quasi mari" devenu ennuyeux et ainsi de suite.

Valérie, l’amie et confidente était en passe de partir en Angleterre rejoindre un amant fougueux et mon Anna se sentait sur la brèche. Reviendrait-elle dans sa ville où l’attendait certes cet être dépité et hargneux mais tout de même un travail et des amis, un peu de famille aussi ou ferait-elle le grand saut ? A savoir, saisirait-elle l’opportunité de vivre à Paris chez son amie absente et d’y chercher un travail, ce qui pour la personne sensée qu’elle était se révélait une extraordinaire planche de salut ? Elle était dans cet entre- deux que nous connaissons tous et qui permet à l’être anxieux de se reposer un peu avant d’assumer la décision qu’il a prise. L’ayant croisée peu de temps avant, il m’importait de peser dans la balance. Pour des raisons pour moi limpides et pour elle sibylline, il importait qu’elle restât.