années 60 FEMME

Au café, en terrasse, alors qu’elle posait sur moi ses grands yeux brun-vert et que de toute évidence, elle admirait discrètement ma mise, je la rassurais d’abord avant de lui poser de nombreuses questions sur ses journées. Elle s’amusait encore, visitant sans fin la ville. Je pouvais le comprendre mais déjà, secrètement, je l’incitais à être sérieuse : elle devait se préoccuper d’un travail. Ou d’une formation complémentaire. Elle avait travaillé dans plusieurs librairies et je ne doutais pas qu’elle fût cultivée. Il importait, pour être facilement embauchée, qu’elle eût quelque chose qui la différenciât des autres, une spécialité par exemple. Je ne sais, la littérature italienne ou japonaise, d’immenses connaissances sur des écrivains finlandais ou un goût immodéré pour un écrivain américain remis à la mode.

- Vous trouverez facilement à vous employer ici.

- En êtes-vous sûre ? Ma formation est un peu ancienne et je me suis laissée vivre : il y a deux ans que je ne fais rien.

- Il faut vous remettre le pied à l’étrier, c’est certain. Êtes-vous décidée à le faire ?

- Je le suis.

- Dans ce cas, faites ce stage que je vous ai déjà conseillé. Faites-le vite. Inscrivez-vous dès ce soir.

- Ce stage suppose que je reste à Paris !

- Mais c’est évident…

- Ce n’est pas ma ville.

- Cette formation dure deux mois et il serait bon de le faire suivre par un autre, plus qualifiante. Je connais le monde du travail et je vis à Paris depuis longtemps. Je sais de quoi je parle…

- Cela demande un sacrifice financier.

- Bien sûr. Vous n’y êtes pas prête ?

- Si….

- Votre amie vous offre son logement ; il est petit mais très bien placé. Vous ne pouvez manquer de noter cette aubaine.

- Je suis chanceuse, c’est vrai.

- Faites cette formation !

- Pourquoi tant insister ?

- Car vous doutez de la raison de votre présence ici.

- Je ne sais pas, en effet, ce que je dois faire.

- Moi, je le sais.

- Comment cela ?

- Je vous connais peu mais je sais ce qui est bon pour vous. Vous savez, je suis très peu faillible.

- A ce point ?

- A ce point.

- Je dois rester à Paris, faire ce stage et ensuite aller à Annecy régler tout ce qui m’y attache encore et revenir.

- Je crois que c’est cela.

- Me donnez-vous des conseils amicaux ?

- Ce sont des conseils.

Elle a voulu savoir de quelle nature ils étaient. Je lui ai souri.

Elle buvait une eau gazeuse dans la chaleur montante de l’été et je la regardais. Je connais ces femmes et les Signaux qu’elles émettent. Celle-là avait cela de touchant qu’elle n’était pas consciente de son désir.

Il faudrait que je lui apprenne ce qu’elle voulait : appartenir. Elle n’en avait pas conscience. Mais assurément elle était dans ce désir- là, cette tension.

Je ne lui ai rien dit de tout cela au café. J’ai continué de convaincre. Quand enfin nous nous sommes séparés, elle dans sa robe vaguement nuptiale, mince et juchée sur ses escarpins et moi dans ce négligé élégant que je cultive, j’ai su que je commençais à gagner.

Elle était maintenant très déterminée à faire une formation et quasiment certaine qu’elle travaillerait dans une belle librairie du Faubourg Saint-Germain, à Paris.

Je l’ai encouragée à rester aussi mobilisée et nous sommes partis chacun de notre côté.

Quelques jours plus tard, je l’ai rappelée. Elle était inscrite au stage et donc momentanément sortie d’embarras.