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Je crois que c’est à Paris, alors que j’étais un peu plus âgé, que le goût m’est venu d’infliger des supplices. Très rapidement, j’ai fait ce que j’ai pu. Vous savez, les jeux d’enfants peuvent être pernicieux. A mon époque, on jouait aux cow- boys et aux indiens. Pensez un peu ! Il fallait courir après des ennemis du même âge que nous mais de l’autre bord. Ils se vêtaient de pyjamas rouges, se peignaient le visage avec des fards gras ou des crayons de maquillage et se piquaient des plumes dans les cheveux. Il n’était pas difficile de les désarmer et ensuite de les attacher à un arbre, à une porte, à un meuble lourd…On les interrogeait ensuite car il fallait bien qu’ils parlent, qu’ils disent où étaient les autres. Ce n’était pas la vraie guerre bien sûr, mais c’était déjà, dans ces affrontements factices, la nécessité du supplice.

Je me souviens d’avoir laissé attacher Michel, le frère de mon grand ami d’alors, Frédéric et d’avoir trouvé de solides raisons de l’avoir fait…Bien sûr, il s’est plaint à sa famille que je l’aie ficelé à un arbre et abandonné à lui-même un long moment. De grosses larmes roulaient sur ses joues, sa voix était tremblante lors de son récit et il fut demandé des comptes à mes parents. Ceux-ci adoptèrent cette fois- là comme à bien d’autres occasions une attitude mêlant la surprise innocente et un léger dédain. Allons, ce n’était pas si grave ! J’étais certainement bagarreur et aimait l’autorité dans les jeux : qui pouvait m’en blâmer ? Quant à ce petit Michel, il était temps pour lui de se prendre davantage en charge. A courir si lentement, à être essoufflé si vite dans l’effort, à tout prendre au tragique, il ne fallait pas s’étonner qu’on le perde de vue lors d’un pique- nique, qu’il panique pendant une baignade en mer car il perdait ses moyens dans l’eau ou, dans ce cas, qu’il soit jugé apte à jouer le vilain prisonnier indien de service ! Qu’il ait fait dans son pantalon était regrettable bien sûr mais c’était à lui de devenir plus fort !

Ce petit Michel, je le revois encore ! Il m’en a voulu longtemps. Moi, j’ai oublié et quand le souvenir m’en est revenu, je n’ai rien vu de mal à ce que j’ai fait. « Il n’avait qu’à être plus fort » !

Je savais, je savais déjà. Il est bon de guetter une proie, de lui donner l’illusion qu’elle a une marge de manœuvre et de lui faire perdre cette illusion. Enfant, on trouve des subterfuges : tu as oublié de prévenir untel, tu ne sais pas ton mot de passe, tu as perdu ton sauf-conduit, tu t’es écarté des autres.  Tu seras puni : tu resteras attaché, tu devras parler de gré ou de force.

Et il y avait le cirque aussi. On y allait en famille car, à l’époque, c’était un divertissement prisé. Il en venait à Lisieux comme ailleurs. J’aimais bien le dompteur, les écuyères et les équilibristes. Je raillais le clown au gros nez rouge qui ne faisait que des sottises et trouvais logique qu’il fût moqué par l’autre clown, le « noble », celui qui était tout en blanc. C’était la fête. On riait beaucoup et tout le monde se réjouissait. Chez nous, on la prolongeait, cette fête : on y jouait. Mais les données étaient différentes. Le cirque, le nôtre, pas le vrai, c’étaient des cordes qui attachaient de manière compliquée des « trapézistes »  qui n’auraient pas fait de leurs tentatives une profession, des « équilibristes » qui faisaient leur possible …On passait des liens autour de leurs corps pour qu’ils puissent se balancer, tête en bas, ou avancer sur un fil de fer sans faire de violente chute. En fait, on jouait au ligotage et je crois bien que j’étais très doué. J’ai des souvenirs très nets de cela : les cordes, les liens…

Nos parents riaient. Nous aussi on riait. Ce n’était pas un vrai spectacle de cirque. Bien sûr, on répartissait les rôles pour que ça fasse vrai. L’une de nous faisait la présentatrice, l’autre le dompteur, un troisième le fameux clown blanc et bien tendu, on finissait par en trouver un qui endossait le rôle du mauvais clown, celui qui a une perruque rouge, se fait détester de tous y compris des jolies vendeuses à l’entracte et bien entendu a besoin qu’on le rappelle à l’ordre.

Je trouvais des « Petits Michel », le premier en titre s’étant dérobé à nos jeux.