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Elle avait quarante- huit ans maintenant. Ils avaient passés une quinzaine d’années ensemble. Elle ne voulait pour l’instant parler ni des moments intenses de bonheur ni des crises qu’ils avaient eus. Tout était encore difficile.

Ce qu’elle pouvait dire c’est qu’elle avait eu, deux ans durant, le sentiment d’étouffer et qu’elle était heureuse de ne plus le voir.

Le reste, elle le gardait pour elle.

Je hochai la tête en l’écoutant. Tout cela, c’était bien mais ça ne me donnait pas mon compte. Une femme comme ça ne pouvait avoir mis une annonce sur un site aussi spécialisé et m’avoir encouragé quand je lui avais répondu sans avoir vécu autre chose que ces deux histoires somme toute assez lisses.

Je le lui dis.

Elle se raidit.

Dans la lumière diffuse de la pièce discrètement éclairée, avec son verre de champagne à la main et ses beaux yeux fardés qui m’observaient à la dérobée, elle était devenue belle.

La soirée était avancée. Elle avait disposé différentes coupelles de salade et de poisson fumé sur une table basse entre nous, des fruits frais et des biscuits. Nous picorions.

Elle se mit à me sourire mais je refusai la diversion. Qu’avait-elle fait d’autre ?

Elle mit du temps à me répondre puis le fit sans ambages.

- Je me donnai souvent comme ça à n’importe qui et le plus souvent n’importe comment. Ça ne me posait pas de problème. Je décidais d’un soir et je sortais. Je changeai de ville. Souvent, je prévoyais un endroit pour dormir. J’étais très excitée, très désireuse. Je trouvais des hommes. Je couchai avec eux. Souvent, on se mettait nus mais pas toujours ! On faisait ça lentement ou à la va vite ; il y a eu beaucoup d’hommes !

Elle avait commencé très tôt et parlait de pulsions qu’elle devait assouvir. Elle ne cherchait pas spécifiquement des hommes beaux et jeunes. Quelquefois, ils l’étaient. Souvent ce n’était pas le cas.

Elle avait joui beaucoup.

Elle avait caressé beaucoup et donné du plaisir.

Elle savait bien faire cela.

Je voulus savoir si ces liaisons multiples et rapides avaient eu lieu quand elle n’était ni avec l’un ni avec l’autre des hommes dont elle venait de me parler. Je pensais qu’elle répondrait que c’était le cas mais elle me surprit en me signifiant le contraire.

Elle avait appartenu à de nombreux hommes tout en aimant l’un puis l’autre des hommes évoqués et, elle en convenait, cela n’avait pas été simple. Elle était parfois très heureuse mais souvent elle était tourmentée d’être ainsi. Elle quittait la maison où elle était, elle se faisait prendre et criait de plaisir puis elle revenait.

Le premier n’avait rien su.

Le second avait compris.

C’était un grand désastre pour lui.

Elle s’était arrêtée de se donner un an avant qu’il ne sépare et elle me dit qu’elle était incapable de me dire pourquoi.

Cela n’avait pas empêché la séparation.

Et puis, elle avait mis cette annonce parce qu’elle sentait que là elle aurait des réponses à des questions insolubles.

Je lui demandai ce qui lui faisait penser cela.

Elle dit que c’est moi qui répondrai pour elle puisque me possédant au sens fort, je connaitrai tout de celle que je gouvernais.

C’était bien trouvé.

Elle attendait sans doute quelque chose de théâtral dans la soumission que je lui proposerais mais, la voyant se mettre à genoux devant moi, je la fis se relever prestement et lui dit que pour l’heure j’attendais d’elle la conduite la plus chaste et la tenue vestimentaire la plus sobre.

Je la quittai sans la gratifier du moindre sourire et sans lui donner la moindre certitude.

Cela, je pense, devait la mortifier.