Haute couture et mode, Lilli Ann en 1950

Evidemment, elle était paradoxale en désirant une chose et son contraire. En fait, elle aurait voulu renouer avec cet état de légèreté qui la faisait si facilement rencontrer le plaisir physique et connaître une dépendante qu’elle qualifiait de « défatigante »…

Le terme m’amusa mais me fit réagir.

Je la grondai comme l’enfant qu’elle était en parlant ainsi ; elle se ressaisit à la troisième mise au point. Elle dit que maintenant, elle comprenait bien que cela était incompatible avec sa présente recherche.

Oui, elle comprenait bien !

Elle était prête.

Je la pris donc au mot et lui ordonnai de joindre à ses vêtements mal coupés, une lingerie disgracieuse. Je tenais à avoir connaissance de ce qu’elle serait amenée à porter pendant la période qui s’annonçait et je veillerai aussi à ce que l’organisation de ses journées à venir soit très précis : pas de divertissement !

Chez elle, le soir, elle devrait lire.

Je lui donnerais de quoi faire.

Et bien sûr, il n’était pas question qu’elle s’approchât d’un homme.

M’entendant, elle se leva d’un bond et me demanda pour qui je la prenais.

J’eus un sourire narquois. Elle n’avait, décidemment, rien compris…

Elle rougit brusquement et eut les larmes aux yeux. La réponse était évidente. La femme stricte cachait la putain.

Et cette putain là ne valait pas grand-chose ! Allons… Elle promit droite et toute émue de ne pas « penser aux hommes ». Cette phrase me plut. Elle n’y avait cependant pas tant pensé « aux hommes » que les convoiter et les consommer. A cela elle devait réfléchir.

Quant au foutre, à la mouille, aux baises forcenées, elles n’ont pas, il me semble, besoin d’un alibi aussi pauvre que « désormais, je ne pense pas aux hommes » ! Elle devait s’abstenir de désirer. Ne même pas imaginer « désirer ». Et encore moins de chercher ! Plus de fornication. Physique et mentale. Juste le silence. Elle dit « oui » une nouvelle fois !

On se promena. Dans la grande lumière de l’été, les allées du Luxembourg gardaient la splendeur qu’avaient décrite Hugo et Nerval. Je me dis qu’au détour de l’une d’entre elles, je découvrirais peut être une jeune fille et un père trop âgé et un jeune homme de belle apparence et de pauvre mise qui chercherait à attirer le regard de l’innocente : en somme Jean Valjean, Cosette et Marius de Pontmercy. Je lui fis part de ma pensée et je la vis sourire doucement ; Elle, la libraire, retrouvait un livre aimé ! Je la laissai rêver.

Un nouveau rendez-vous vint, dans un autre jardin.

C’était le Parc Monceau, aimé de ce Marcel Proust qu’elle me dit avoir lu et relu.

Elle avait un accoutrement plus laid que le précédent : une robe grise bon marché dont je vis bien qu’elle était mal coupée.

Avec cela des cheveux ternes tirés en arrière et des sandales presque grotesques. Elle était à l’opposé de la belle femme en jupon dont j’avais admiré l’élégance quand nous avions bu du champagne.

TRANSPARENCE

Je lui dis que la sentais obéissante et qu’il était temps pour moi de retourner chez elle. Elle devrait m’attendre sans broncher et me recevoir afin que je modifie l’agencement sinon de l’appartement du moins d’une partie de celui-ci et une main- mise sur l’endroit où elle dormait.

Droite et plutôt laide dans une lumière d’été plutôt drue et une chaleur enveloppante, elle sourit à cette proposition. Nous parcourions les allées de ce beau parc chic tout encombré d’enfants et de vieilles personnes.

Je fis une deuxième demande ou plutôt donnai un nouvel ordre : je devais vérifier ses effets personnels et avoir sur eux une main- mise.

Le « oui » qu’elle me fit me confondit.

Malgré la laideur de sa mise, elle changea. Son visage très soucieux au départ devint plus jeune et son corps même retrouva une certaine séduction malgré le handicap de la robe mal coupée et des ridicules sous-vêtements de coton que je lui avais imposés.

Elle devint volubile, me fit l’historique du parc sur lequel elle avait beaucoup lu, cita plusieurs fois  A la recherche du temps perdu et finit par demander une glace. Elle choisit devant moi un cornet au chocolat qu’elle dégusta avec gourmandise et m’enjoignit d’en manger un. Sur ce point, je lui obéis et nous continuâmes notre errance devenue joyeuse, moi, l’homme mondain et sérieux et elle, la laideronne qui redevenait belle…

Au rendez-vous suivant, nous étions au pied de la Tour Eiffel.  Je n’aimais pas tant ces jardins là mais aller ainsi d’un point à un autre nous fascinaient et il fallait bien que les liens qui s’établissaient entre nous passent par cette fascination.

Je vis que les choses avaient avancé. D’une part, elle savait maintenant qu’à l’issue de son stage, elle trouverait très certainement un emploi à Paris et de l’autre que, filant le parfait amour, son amie de jeunesse lui laissait pour quelque temps encore la jouissance de son petit appartement. De cela, elle était ravie !

Il y avait Annecy aussi où finalement une solution apparaissait. L’informaticien taciturne n’était pas si abscons qu’elle l’avait prétendu ; il lui laissait pas mal de choses et n’exigeait pas qu’elle les prenne tout de suite. Elle pourrait meubler son futur appartement.

De plus, elle m’expliqua qu’ils avaient acheté une maison ensemble et la moitié lui revenait : ce n’était certes pas une somme colossale mais ce n’était pas rien. Il ne faisait pas de difficultés à la lui donner.

Pour finir, elle ne reverrait pas de sitôt le beau lac, cette ville qu’elle avait aimée et elle quitterait vraiment cet homme brun, souvent secret et belliqueux qu’elle n’avait pas toujours compris.

Ces nouvelles me remplirent de contentement. Il était temps pour moi d’entrer là où elle vivait et commencer à modifier les lieux. Je pourrais aller plus loin que je ne l’avais imaginé.

 Anna ouvrit sans difficulté ses armoires et je pus juger de sa garde robe : elle avait beaucoup de goût mais beaucoup des vêtements qu’elle possédait étaient inappropriés à l’état qu’elle souhaitait rejoindre. Elle me demanda de quoi il était question. La réponse était simple : ne seraient tolérées que des robes qu’on pouvait ouvrir facilement et de jupes amples ; des  corsages décolletés et d’autres, moulants et facilement retirés. Heureusement, la mode nous servait. On était loin des années cinquante ! Tout était possible.

Anna, en m’écoutant, fit une remarque subtile : les années cinquante, c’était Histoire d’O. La belle portait des jupes amples qui tournaient quand elle dansait et des hauts près du corps, comme on les faisait à cette époque- là. Ils laissaient deviner l’armature du soutien-gorge, qui, à l’époque, étaient couvrants et « robustes » dans leur facture. En outre, O avait des robes aux formes oubliées qui s’ouvraient sur le devant et incluaient le soutien-gorge…En somme, une mode plutôt propice !

Je reconnus sa sagacité mais n’en demeurai pas moins strict.

Elle devait séparer les bons des mauvais vêtements.

Elle le fit et je regroupai les « mauvais » dans des sacs que je descendis aux poubelles. C’était, je le conçois, un geste d’une grande trivialité et je compris qu’elle s’offusquât.

Elle se récria. Ces vêtements étaient beaux. On pouvait les revendre ou tout au moins les donner.

Je ne cédai pas.

Elle se tut.

 

Elle ravala ses larmes et son indignation.

Pour l’appâter plutôt que la consoler, je  lui fis savoir qu’il serait constitué pour elle une garde-robe entièrement contrôlée qu’elle porterait en temps utiles. Je lui montrai les vêtements qui lui restaient et évoquai les autres.

Ensemble, ce fut un plaisir de les décrire ou même de les inventer.

Elle fut très imaginative : pour les jupes, les hauts et les manteaux, elle choisit des coupes sobres et « pratiques ». Elle accepta les matières douces et soyeuses qui convenaient pour des vêtements de jour et celles qui brillaient ou faisaient apparaître le corps vêtu comme presque nu déjà, pour le soir.

Naturellement, elle récusa tout ce qui était rugueux au contact, terne et trop enfermant : fermeture compliquée, nombreux boutons et ainsi de suite.

Ainsi définies avec précision, les tenues qu’elle proposait étaient alléchantes : je les plébiscitai !

Elle m’amusa et me fit rire et quand elle proposa des accessoires, j’acceptai les colliers, les bracelets, les broches et les foulards qui seraient parfaits sur elle non sans penser qu’en temps utiles je ne les autoriserais plus ou les détournerais…

Ce fut un échange heureux.

Dans un quatrième parc, tout petit celui-là, près de l’église Saint-Germain des Prés, nous fîmes le point sur sa lingerie. Quand elle l’aurait méritée, elle pourrait prétendre à ce qui est vraiment beau et noble, chez une femme, à savoir :

Soutien-gorge de soie.

Culotte haute agrémentée de dentelles.

String ravissant jouant sur la transparence.

Guêpière noire.

Porte- jarretelles.

Bas.

Pour l’heure, il n’existait aucune raison pour qu’elle pût se parer ainsi. Elle en resterait au coton ou aux matières synthétiques flatteuses au premier abord mais sans relation aucune avec ce que je venais d’évoquer.

Il lui fut dur, bien sûr, d’entendre parler de la beauté sans pouvoir l’approcher ;

Mais elle obéit.

Mal vêtue, pas mise en valeur, elle me côtoya des semaines durant. Je fus dur avec elle. Je lui enjoignis de ne penser à un autre homme que moi et elle le fit. Elle m’écrivit chaque jour des témoignages de son attente et de son admiration. Elle chercha des textes pour moi et en extrait des citations. Elle lut.

Ce qui avait trait aux relations de domination et de soumission n’avait passé pour elle que par la lecture de Pauline Réage. En un sens, elle entrait par la grande porte en découvrant les scènes d’orgie et de torture que le livre présente avec un érotisme glacé ; mais il lui fallait parfaire sa culture. Je m’employai à lui faire lire Sade, bien sûr, et Sacher Masoch mais bien d’autres auteurs beaucoup moins connus et bon nombre de témoignages.

La liste des lectures imposées à Anna serait trop longue à fournir ici et je ne la produirai pas. L’important est qu’elle ait existé.

Tandis qu’elle lisait, pensait, vivait dans l’attente de moi, il m’importait qu’Anna n’eut aucune relation avec son corps. En d’autres termes, je ne voulais pas qu’elle se masturbe.

Je me heurtai à une résistante plus forte que je n’aurai cru car le plaisir solitaire était depuis longtemps un allié de cette femme.

Là, elle ne cherchait pas à désobéir mais il était clair que céder aux pulsions de son corps était pour elle, simple et soulageant.

Dans le silence d’une chambre obscure et la tiédeur des draps, les orgasmes d’Anna étaient surprenants par leur vigueur. Ils le restaient quand elle pouvait brièvement se contenter de jour. Bref, en un mot, ils s’imposaient.

Je ne raconterai pas ici ma lutte et ma victoire. Je veux simplement dire que cette femme qui voulait m’obéir fit des semaines durant d’incroyables efforts sur elle-même et me surprit par sa ténacité.

L’été brillait.

Je n’avais pas encore pris de vacances et lui annonçai que je partais dix jours à Florence et quatre à Naples. Elle se mordit les lèvres et des larmes perlèrent à ses cils.

J’ajoutai que cela serait peut- être plus ! Elle m’attendrait. Je lui dis que je la voulais à mon retour aussi mal fagotée et maquillée qu’elle l’était actuellement. Et bonne lectrice. Et bonne correspondante.

Et chaste.

Elle promit et tint parole.