DES FLEURS

Evidemment, elle était paradoxale en désirant une chose et son contraire. En fait, elle aurait voulu renouer avec cet état de légèreté qui la faisait si facilement rencontrer le plaisir physique et connaître une dépendante qu’elle qualifiait de « défatigante »…

Le terme m’amusa mais me fit réagir.

Je la grondai comme l’enfant qu’elle était en parlant ainsi ; elle se ressaisit à la troisième mise au point. Elle dit que maintenant, elle comprenait bien que cela était incompatible avec sa présente recherche.

Oui, elle comprenait bien !

Elle était prête.

Je la pris donc au mot et lui ordonnai de joindre à ses vêtements mal coupés, une lingerie disgracieuse. Je tenais à avoir connaissance de ce qu’elle serait amenée à porter pendant la période qui s’annonçait et je veillerai aussi à ce que l’organisation de ses journées à venir soit très précis : pas de divertissement !

Chez elle, le soir, elle devrait lire.

Je lui donnerais de quoi faire.

Et bien sûr, il n’était pas question qu’elle s’approchât d’un homme.

M’entendant, elle se leva d’un bond et me demanda pour qui je la prenais.

J’eus un sourire narquois.

Elle n’avait, décidemment, rien compris…

Elle rougit brusquement et eut les larmes aux yeux. La réponse était évidente.

La femme stricte cachait la putain.

Et cette putain là ne valait pas grand-chose !

Allons…

Elle promit droite et toute émue de ne pas « penser aux hommes ».

Cette phrase me plut.

Elle n’y avait cependant pas tant pensé « aux hommes » que les convoiter et les consommer. A cela elle devait réfléchir.

Quant au foutre, à la mouille, aux baises forcenées, elles n’ont pas, il me semble, besoin d’un alibi aussi pauvre que « désormais, je ne pense pas aux hommes » !

Elle devait s’abstenir de désirer.

Ne même pas imaginer « désirer ».

Et encore moins de chercher !

Plus de fornication.

Physique et mentale.

Juste le silence.

Elle dit « oui » une nouvelle fois !

On se promena.

Dans la grande lumière de l’été, les allées du Luxembourg gardaient la splendeur qu’avaient décrite Hugo et Nerval.

Je me dis qu’au détour de l’une d’entre elles, je découvrirais peut être une jeune fille et un père trop âgé et un jeune homme de belle apparence et de pauvre mise qui chercherait à attirer le regard de l’innocente : en somme Jean Valjean, Cosette et Marius de Pontmercy. Je lui fis part de ma pensée et je la vis sourire doucement ; Elle, la libraire, retrouvait un livre aimé ! Je la laissai rêver.

Un nouveau rendez-vous vint, dans un autre jardin.

C’était le Parc Monceau, aimé de ce Marcel Proust qu’elle me dit avoir lu et relu.

Elle avait un accoutrement plus laid que le précédent : une robe grise bon marché dont je vis bien qu’elle était mal coupée.

Avec cela des cheveux ternes tirés en arrière et des sandales presque grotesques. Elle était à l’opposé de la belle femme en jupon dont j’avais admiré l’élégance quand nous avions bu du champagne.

Je lui dis que la sentais obéissante et qu’il était temps pour moi de retourner chez elle. Elle devrait m’attendre sans broncher et me recevoir afin que je modifie l’agencement sinon de l’appartement du moins d’une partie de celui-ci et une main- mise sur l’endroit où elle dormait.

Droite et plutôt laide dans une lumière d’été plutôt drue et une chaleur enveloppante, elle sourit à cette proposition. Nous parcourions les allées de ce beau parc chic tout encombré d’enfants et de vieilles personnes.

Je fis une deuxième demande ou plutôt donnai un nouvel ordre : je devais vérifier ses effets personnels et avoir sur eux une main- mise.

Le « oui » qu’elle me fit me confondit.

Malgré la laideur de sa mise, elle changea. Son visage très soucieux au départ devint plus jeune et son corps même retrouva une certaine séduction malgré le handicap de la robe mal coupée et des ridicules sous-vêtements de coton que je lui avais imposés.

Elle devint volubile, me fit l’historique du parc sur lequel elle avait beaucoup lu, cita plusieurs fois  A la recherche du temps perdu et finit par demander une glace. Elle choisit devant moi un cornet au chocolat qu’elle dégusta avec gourmandise et m’enjoignit d’en manger un. Sur ce point, je lui obéis et nous continuâmes notre errance devenue joyeuse, moi, l’homme mondain et sérieux et elle, la laideronne qui redevenait belle…

Au rendez-vous suivant, nous étions au pied de la Tour Eiffel.  Je n’aimais pas tant ces jardins là mais aller ainsi d’un point à un autre nous fascinaient et il fallait bien que les liens qui s’établissaient entre nous passent par cette fascination.

Je vis que les choses avaient avancé. D’une part, elle savait maintenant qu’à l’issue de son stage, elle trouverait très certainement un emploi à Paris et de l’autre que, filant le parfait amour, son amie de jeunesse lui laissait pour quelque temps encore la jouissance de son petit appartement. De cela, elle était ravie !

Il y avait Annecy aussi où finalement une solution apparaissait. L’informaticien taciturne n’était pas si abscons qu’elle l’avait prétendu ; il lui laissait pas mal de choses et n’exigeait pas qu’elle les prenne tout de suite. Elle pourrait meubler son futur appartement.

De plus, elle m’expliqua qu’ils avaient acheté une maison ensemble et la moitié lui revenait : ce n’était certes pas une somme colossale mais ce n’était pas rien. Il ne faisait pas de difficultés à la lui donner.

Pour finir, elle ne reverrait pas de sitôt le beau lac, cette ville qu’elle avait aimée et elle quitterait vraiment cet homme brun, souvent secret et belliqueux qu’elle n’avait pas toujours compris.

Ces nouvelles me remplirent de contentement. Il était temps pour moi d’entrer là où elle vivait et commencer à modifier les lieux. Je pourrais aller plus loin que je ne l’avais imaginé.