solange-n-etait-pas-aux-anges-80x80-acrylique-enduit-12-2015

Anna ouvrit sans difficulté ses armoires et je pus juger de sa garde robe : elle avait beaucoup de goût mais beaucoup des vêtements qu’elle possédait étaient inappropriés à l’état qu’elle souhaitait rejoindre.

Elle me demanda de quoi il était question. La réponse était simple : ne seraient tolérées que des robes qu’on pouvait ouvrir facilement et de jupes amples ; des  corsages décolletés et d’autres, moulants et facilement retirés.

Heureusement, la mode nous servait. On était loin des années cinquante ! Tout était possible.

Anna, en m’écoutant, fit une remarque subtile : les années cinquante, c’était Histoire d’O. La belle portait des jupes amples qui tournaient quand elle dansait et des hauts près du corps, comme on les faisait à cette époque- là. Ils laissaient deviner l’armature du soutien-gorge, qui, à l’époque, étaient couvrants et « robustes » dans leur facture. En outre, O avait des robes aux contours oubliés qui s’ouvraient sur le devant et incluaient le soutien-gorge…En somme, une mode plutôt propice !

Je reconnus sa sagacité mais n’en demeurai pas moins strict.

Elle devait séparer les bons des mauvais vêtements.

Elle le fit et je regroupai les « mauvais » dans des sacs que je descendis aux poubelles. C’était, je le conçois, un geste d’une grande trivialité et je compris qu’elle s’offusquât.

Elle se récria. Ces vêtements étaient beaux. On pouvait les revendre ou tout au moins les donner.

Je ne cédai pas.

Elle se tut.

Elle ravala ses larmes et son indignation.

Pour l’appâter plutôt que la consoler, je  lui fis savoir qu’il serait constitué pour elle une garde-robe entièrement contrôlée qu’elle porterait en temps utiles. Je lui montrai les vêtements qui lui restaient et évoquai les autres.

Ensemble, ce fut un plaisir de les décrire ou même de les inventer.

Elle fut très imaginative : pour les jupes, les hauts et les manteaux, elle choisit des coupes sobres et « pratiques ». Elle accepta les matières douces et soyeuses qui convenaient pour des vêtements de jour et celles qui brillaient ou faisaient apparaître le corps vêtu comme presque nu déjà, pour le soir.

Naturellement, elle récusa tout ce qui était rugueux au contact, terne et trop enfermant : fermeture compliquée, nombreux boutons et ainsi de suite.

Ainsi définies avec précision, les tenues qu’elle proposait étaient alléchantes : je les plébiscitai !

Elle m’amusa et me fit rire et quand elle proposa des accessoires, j’acceptai les colliers, les bracelets, les broches et les foulards qui seraient parfaits sur elle non sans penser qu’en temps utiles je ne les autoriserais plus ou les détournerais…

Ce fut un échange heureux.

Dans un quatrième parc, tout petit celui-là, près de l’église Saint-Germain des Prés, nous fîmes le point sur sa lingerie. Quand elle l’aurait méritée, elle pourrait prétendre à ce qui est vraiment beau et noble, chez une femme, à savoir :

Soutien-gorge de soie.

Culotte haute agrémentée de dentelles.

String ravissant jouant sur la transparence.

Guêpière noire.

Porte- jarretelles.

Bas.

Pour l’heure, il n’existait aucune raison pour qu’elle pût se parer ainsi. Elle en resterait au coton ou aux matières synthétiques flatteuses au premier abord mais sans relation aucune avec ce que je venais d’évoquer.

Il lui fut dur, bien sûr, d’entendre parler de la beauté sans pouvoir l’approcher ;

Mais elle obéit.

Mal vêtue, pas mise en valeur, elle me côtoya des semaines durant. Je fus dur avec elle.

Je lui enjoignis de ne penser à un autre homme que moi et elle le fit.

Elle m’écrivit chaque jour des témoignages de son attente et de son admiration.

Elle chercha des textes pour moi et en extrait des citations.

Elle lut.

Ce qui avait trait aux relations de domination et de soumission n’avait passé pour elle que par la lecture de Pauline Réage. En un sens, elle entrait par la grande porte en découvrant les scènes d’orgie et de torture que le livre présente avec un érotisme glacé ; mais il lui fallait parfaire sa culture. Je m’employai à lui faire lire Sade, bien sûr, et Sacher Masoch mais bien d’autres auteurs beaucoup moins connus et bon nombre de témoignages.

La liste des lectures imposées à Anna serait trop longue à fournir ici et je ne la produirai pas. L’important est qu’elle ait existé.

Tandis qu’elle lisait, pensait, vivait dans l’attente de moi, il m’importait qu’Anna n’eut aucune relation avec son corps. En d’autres termes, je ne voulais pas qu’elle se masturbe.

Je me heurtai à une résistante plus forte que je n’aurai cru car le plaisir solitaire était depuis longtemps un allié de cette femme.

Là, elle ne cherchait pas à désobéir mais il était clair que céder aux pulsions de son corps était pour elle, simple et soulageant.

Dans le silence d’une chambre obscure et la tiédeur des draps, les orgasmes d’Anna étaient surprenants par leur vigueur.

Ils le restaient quand elle pouvait brièvement se contenter de jour.

Bref, en un mot, ils s’imposaient.

Je ne raconterai pas ici ma lutte et ma victoire.

Je veux simplement dire que cette femme qui voulait m’obéir fit des semaines durant d’incroyables efforts sur elle-même et me surprit par sa ténacité.

L’été brillait.

Je n’avais pas encore pris de vacances et lui annonçai que je partais dix jours à Florence et quatre à Naples.

Elle se mordit les lèvres et des larmes perlèrent à ses cils.

J’ajoutai que cela serait peut- être plus !

Elle m’attendrait.

Je lui dis que je la voulais à mon retour aussi mal fagotée et maquillée qu’elle l’était actuellement.

Et bonne lectrice.

Et bonne correspondante.

Et chaste.

Elle promit et tint parole.