JACK DEVANT

Minablement, j’ai attendu dans un hôtel. J’ai rassuré ma femme sur ma bonne arrivée à…Vive les portables ! Kristin, c’est pas le genre à fouiller pour fouiller. Il y a des affirmations qu’elle préfère croire. C’est entendu entre nous.

Il était dix-huit heures, j’ai mis le costume. J’étais resté un temps fou dans mon bain. Je n’en pouvais plus d’attendre.

Comment tu vas être « Erik » ? C’est quoi qu’il veut me dire le « Riche laissé pour compte » ? Hein ? On va voir…

Ça commençait à dix-neuf trente précises.  Je suis arrivé en avance. Superbe lieu. Classe, cette salle toute rouge. Deuxième rang. A ma droite et à ma gauche, du beau monde. Il y avait une vieille en super robe rouge agrémentée de nombreux bijoux – le genre à être assise à côté de son garde du corps rien que pour cela- et elle pérorait, elle pérorait....Un coup à développer une migraine…

- Georges, je te l’ai dit et redit ! C’est ce soir qu’il faut venir ou des soirs où il danse ! Mais enfin, tu te rends compte ? Qui danse comme lui Le Spectre de la rose ! On n’a jamais vu ça depuis, depuis…disons…Noureyev !

- Chérie, c’est un ballet monté partout dans le monde, même encore aujourd’hui…

- Non, Georges, non ! Je te dis tout net. Tu m’aurais convié à ce spectacle demain soir, je ne serais pas venue ! Thomas Hornes, ce n’est pas Erik Anderson ! Enfin, il faut être …myope…

Ah bon, il ne l’était pas, le vieil empaillé qui parlait avec ma délicieuse voisine ? Première nouvelle. Du coup, tout en continuant de l’écouter comparer deux danseurs dont l’un était manifestement un grand nul et l’autre une splendeur, j’ai ouvert le programme que j’avais acheté et j’ai regardé les photos des artistes qui allaient se produire. Ils y étaient bien, les deux danseurs dont débattaient la dame et d’emblée, je lui ai donné raison. Pour le physique, tout au moins. Hornes avait l’avantage d’être un vrai américain mais il avait un visage assez disgracieux. La qualité de la photo ne rattrapait pas tout. Son nez était trop long, sa bouche trop mince, son front trop bas et j’en passe. L’autre, par contre, était d’une beauté à la fois affirmée et émouvante. Je suis restée un moment à le regarder…

Bonjour, Erik. Alors, c’est toi. Si tu tiens sur scène les promesses de cette photo, on va se rencontrer toi et moi et faire quelque chose ensemble. C’est sûr que c’est un défi pour moi. En même temps, au lit avec moi, je t’assure, tu n’auras pas à te plaindre. Je te donne ma parole que tu en auras, du plaisir !

Oui, je sais, ce n’est pas d’un très haut niveau. En même temps, c’est celui où m’avait  placé l’ex-mentor de ce beau jeune homme…

A côté de moi, ils péroraient toujours mais « Georges » a fini par gagner. Le spectacle allait commencer. Le rideau s’est levé et intérieurement, j’ai récité ma leçon…

Le Spectre de la rose est un ballet  en un acte créé par les Ballets russes de Serge de Diaghilev le 19 avril1911 à l'Opréra de Monte-Carlo sur la chorégraphie de Michel Fokine et la musique orchestrée par Hector Berlioz de L'Invitation à la valse de Carl Maria Von Weber. Les rôles principaux étaient dansés par Tamara Karsavina et Vaslav Nijinsky. Les décors et costumes furent conçus par Léon Basks. Le livret de Jean-Louis Vaudoyer est inspiré d'un poème du même titre de Théophile Gautier.

J’avais même lu en traduction le poème de ce...Gautier. Qu’il n’aille pas me dire, l’autre, que je ne savais pas ce que j’avais vu.

Sur la droite de la scène, il y avait une ballerine qui avait l’air toute radieuse. Tout d’un coup, elle paraissait fatiguée et allait s’assoir. Ah oui, voilà. Elle figurait une jeune fille qui était allée au bal et avait mis une rose à son corsage. La nuit avait filé et, épuisée, elle s’était installée dans un fauteuil, la pauvrette. Du coup la rose était tombée à terre.  Dans les rêves de la jeune fille, allait venir et l’envoûter, l’esprit de la rose.

Et en effet, il arrivait par la gauche, ce bel esprit virevoltant, tout vêtu et peinturluré de rose, de rouge et de vert tendre…