Study-for-Head-of-George-Dyer-1967

 

Clive Dorwell et son "employeur" Julian Barney ont des rapports ambigus. Discussion dans un restaurant chic à New York.

Il avait le nez sur son verre de bordeaux et quand j’ai eu fini de parler, il l’a bu avec un certain agacement.

- Ben, je serais tenté d’être réducteur et de parler juste de ce qu’on fait au lit, mais justement, on est loin du compte. On a couru, nagé ensemble, on prend des verres, on a des fous-rires. On échange, en fait. Mais, je vais rester basique pour vous faire plaisir. Le sexe, avec moi, il adore vraiment. Remarquez, c’est réciproque. On s’aimante, on dirait. Ceci dit, ça serait déplacé d’entrer dans les détails.

- Vous êtes sûr ? Je suis sûr que vous adoreriez ! Histoire de me faire comprendre que vous vous y prenez bien mieux que moi …Comme si je ne savais pas comment il est ni ce qu’il aime sur ce plan-  là ! Le souci est que j’en sais bien plus que vous et que j’ai vécu avec lui un certain nombre d’expériences très concrètes auprès desquelles vos gentils ébats matinaux à l’hôtel Bella Vista sont de fades réjouissances.

Là, il me jaugeait.

-Je sais pas ce que vous avez fait avec Erik.

-Des rencontres à trois ou à quatre. Ça le contraignait un peu mais il aimait ça. Et puis, dans notre relation à deux, des jeux avec des contraintes. Entravé, il est superbe. Il est impossible que ça ne lui manque pas, l’intimité que j’avais avec lui et tout ce qu’on faisait ensemble. D’autant que pour  le commun des mortels, qu’on ait des rapports un peu durs dans des jeux où les contraintes sont fortes empêche un respect mutuel, une vraie connivence intellectuelle et émotionnelle et surtout un vrai amour.

-Vous lui avez fait faire l’amour avec une femme ou un autre mec et vous l’avez regardé…

-J’ai participé aussi…

-Et après, vous avez dit que vous l’aimiez.

- C’est le cas.

- Et lui, il a fait ça par amour ?

-Oui.

- Ben, y veut plus le faire.

-Et naturellement vous vous persuadez que le pervers que je suis a réussi à le décourager et que vous,vous le comprenez ! Tout le monde n’est pas aussi étroit d’esprit que vous. Nous avons beaucoup d’amis communs qui, actuellement, sont les témoins du froid qui nous tient éloignés l’un de l’autre ; tous ont compris à quel point nous étions accordés et à quel point nous tenions pour essentiels l’art et la création artistique. Je ne pense pas que pour aucun d’entre eux ce soit nos  frasques sexuelles, vécues entre quatre murs ou lors de nos « escapades » qui leur aient sauté aux yeux. Ces dernières étaient de toute façon très contrôlées et ne se sont pas multipliées. Je ne vous ai présenté de notre mésentente que ce qui peut m’être utile pour me servir de vous. Le reste ne vous regarde pas.

-Ce que pensent vos amis proches, j’en sais rien. Mais ce qui me relie à lui, ça je le sais ! Et là aussi, ça  va pas avec les commentaires attendus…

Glacial, il est devenu et un ange est passé, pardon, une demi-douzaine…Après quoi, il a repris la parole :

-Justement…Ce que je vous demande est clair. Jusqu’ici, vous avez bien rempli votre mission, alors ne vous mettez pas en tête des rêves qui vous feraient du tort.

-De quoi ?

-Considérer que vous avez une bonne entente avec lui et que d’une façon ou d’une autre, vous entrerez dans sa vie. Avant de nous rencontrer ici, je vous ai eu plusieurs fois au téléphone. Franchement, vous devriez vous enregistrer…Parce que si vous vous réécoutiez, vous n’essaieriez pas de mettre en avant la qualité de vos prestations sexuelles avec lui pour cacher que vous êtes passé à autre chose. Clive, ça tombe sous le sens, vous êtes amoureux  et ce n’est pas une bonne idée.

J’ai pâli, je dois dire. C’était pas complétement idiot ce qu’il disait. Erik, il envahissait mon esprit. Je comptais les jours en attendant de le voir et quand j’étais avec lui, je me sentais de plus en plus heureux. J’exultais en fait. Avec les petits michetons que je m’envoyais de temps à autre avant, je n’avais pas d’état d’âme. Je faisais ma sélection, je passais à l’acte et j’oubliais.

-C’est des bêtises ce que vous dites !

-Non, Clive. Tenez- vous en à votre rôle. Il est « très » charmant et il sait charmer. Il y a des années qu’on l’applaudit sur scène, qu’on l’encense dans les magazines de danse. Il a été dressé à séduire par son art et dans la vie, il y a longtemps qu’il a compris à quel point sa beauté un peu étrange car extrême, un peu distante, un peu rêveuse, peut lui valoir tous les suffrages. Il n’a pas de fatuité. Il sait qu’être brillant et beau comme il est, ça n’est pas donné à tout le monde mais il a compris aussi qu’il ne pouvait répondre chaque fois qu’on s’extasie devant lui. Il répond donc à très peu et pour le reste, il se protège.  Il a de bonnes raisons de le faire car ainsi, il souffre moins.

En gros, il me disait qu’il ne fallait pas que j’en pince pour son beau danseur car je risquais de me prendre une porte dans la figure. Intérieurement, je commençais quand même à m’en douter.

Tu serais pas un gros naze, Clive ? Au fond de toi, tu sais que ce garçon-là, depuis le jour où tu l’a vu dans la salle d’exposition où un nain pas doué exposait ses sculptures, il te fait un effet que personne ne t’a jamais fait…Pour l’instant, les apparences sont sauves et ça tient la route, mais tu sais pas…

Il fallait lui répondre un truc à Barney et tout en commandant une seconde bière au nom  tarabiscoté, je lui ai lâché que je voulais continuer. Ok, je ferais gaffe.

Il s’est radouci et pendant que je buvais à lentes gorgées le coûteux breuvage offert par mon hôte cyclothymique, une douce torpeur bienveillante m’a envahi. Je pensais qu’on allait manger là en échangeant des propos un peu moins offensifs, mais pas du tout.

-Quand vous êtes prêt, on y va.

-On va où ?

-Je vous montre l’appartement où désormais vous verrez Erik. Ce sera quand même plus pratique que l’hôtel.