ESTHER GRANEK

Si Clive a séduit un danseur classique totalement étranger à son univers, c'est par goût du pari. Or, ce jeune homme le subjugue et le bouleverse...

J’ai prétexté un rendez-vous professionnel incontournable pour pas voir Erik chez « Riccardo Lopez » après ce coup de fil. Je sentais fondre sur nous une tempête sans nom. Inconscient de ce qui se tramait, Erik a fait mine de prendre la chose mon imprévu avec légèreté mais il n’a pas tardé à m’appeler. Il n’était vraiment pas bien. Il voulait me parler. J’ai creusé un peu pour savoir et j’ai pigé qu’il y avait un truc dans son passé qui le harcelait. Ça lui était égal que ce soit à un autre moment et pas dans cet appartement qui nous servait de refuge. J’ai hésité puis, en fin de compte, j’ai dit que je le verrais au même endroit que d’habitude mais en fin de journée puisque ça semblait l’arranger. Il m’a fixé une date et une heure et il est venu. Il avait l’air triste et craintif. Je ne l’ai pas interrompu et je l’ai pas touché.

- Quand j’ai eu dix-huit ans, j’ai rencontré un musicien. Il s’agissait d’un pianiste de grande réputation dont la carrière avait été prestigieuse jusqu’à ce qu’un accident de la route n’y mette fin. Il pouvait toujours se servir de ses mains mais pour ce qui concernait le piano, il n’y avait pas d’illusion à se faire. Ce toucher brillant qui avait fait sa réputation, il ne l’aurait plus jamais. C’en était fini de ses rendez-vous autour du globe pour des concerts qui faisaient date. Evidemment, il a eu du mal à surmonter le choc mais il y est parvenu. Il a mis sur pied une fondation à son nom pour venir en aide à des artistes de tout bord qui souhaitaient soit voir encourager leurs débuts, soit faire une halte pour être au calme et créer. Il venait d’une famille riche et sa carrière internationale lui avait fait gagner pas mal d’argent. Il a établi sa fondation dans un très beau château au nord du Danemark et tout de suite, il a tapé très fort. Il a attiré l’attention des médias et celle des sponsors. Je l’ai rencontré parce que j’accompagnais un violoniste qui avait besoin d’un coup de pouce. Il l’a eu d’ailleurs…Kristian Jensen lui a prêté attention. Le souci est qu’il m’en a prêté à moi-aussi alors que je ne demandais rien.

Il a soupiré et il a poursuivi ;

- Mon ami violoniste, je suis allé plusieurs fois le voir. On lui donnait vraiment les moyens de faire une belle carrière. Il travaillait d’arrache-pied pour cela. Jensen, je l’ai vu au moment des diners. Les pensionnaires de la fondation étaient autorisés à inviter des amis de temps en temps. Quand il m’a parlé la première fois, je n’ai pas tellement fait attention à lui mais il s’est débrouillé pour venir à Copenhague me voir danser, pour aller dans les endroits où j’avais coutume de déjeuner ou de prendre un café, histoire que je le repère. Alors, j'ai fait attention à lui. Il me donnait le sentiment de vouloir me parler et de s’intéresser à moi et, je suis vraiment sincère, je n’ai rien vu arriver.

Il avait l’air d’avoir des difficultés à parler et je suis allé lui chercher un verre d’eau. Il l’a bu à lentes gorgées.

- Il s’est déclaré brutalement et ça m’a paru tellement inattendu que j’en ai ri. Mais lui, il a été catégorique. Il éprouvait une passion pour moi. Jamais, il n’en avait éprouvé une telle ferveur et une telle adoration. Il avait pourtant été marié deux fois, il avait des enfants, il avait aimé deux jeunes hommes qui, comme lui, faisaient de la musique mais jamais, jamais, il n’avait buté sur une telle évidence de l’amour. Ça le consumait ; ça le rendait fou. Il avait cinquante et un ans. Ça me paraissait très vieux. Physiquement, j’étais incapable de le toucher et je me suis jurer de ne pas le faire avant de céder. tu sais, il m’a écrit beaucoup de lettres enflammées. Au fil du temps, elles sont devenues délirantes. J'étais comme halluciné. Je l'aimais, je ne l'aimais pas. Je ne savais rien en fait. Mais lui, il m’a posé un ultimatum.Je devais l'aimer pour longtemps. Il me construirait. Je lui ai répondu que j’étais incapable d'éprouver pour lui des sentiments aussi violents. Un temps, il n’a plus rien dit et j’ai pensé qu’il revenait à la raison. Puis, une nuit, il m’a appelé chez moi. J’avais dix-neuf ans désormais et je vivais seul pour la première fois de ma vie. Il a insisté pour me voir, pour m’aimer et me guider dans la vie. Sinon, il mourrait. Il était trois heures du matin. Je ne comprenais pas bien. Etait-il sincère ? Pas sincère ? Quand je l’avais vu, au sein de sa fondation, il ne m’avait pas paru dépressif et seul à seul, j’aurais plutôt dit qu’il était exalté mais pas suicidaire, certainement pas. Seulement, avant de raccrocher, il a pointé le fait que je disais non et que ce serait lourd de conséquence. J’ai laissé courir. Il a insisté. Là, j’ai dit non une fois de plus. Il s’est pendu.