De nouveau, Clive Dorwell revoit sur scène le danseur Erik Anderson. Cette fois, cependant, bien des événements ont eu lieu...

Ballet Australien

Je savais déjà qu’il était super-bon comme danseur mais là, ça a dépassé tout ce à quoi je m’attendais.

Il était meilleur que la première fois dans le Spectre de la rose et non, Barney n’avait signé ni les décors ni les costumes. Quand il arrivait en bondissant, il était vraiment une apparition d’un autre âge. Il était moins  « mignon », moins « dansant » que la fois précédente peut-être parce qu’il avait retravaillé son style et lui avait enlevé toute facilité. Ses ports de bras restaient magnifiques et très contrôlés mais là-encore, on sentait qu’il avait tout revu de près. On avait plus envie de dire qu’il était une belle fleur et elle une jeune fille endormie. Il était un esprit aux aguets et il traversait l’espace avant de se poser près d’elle pour la troubler. Le décor était très simple. Il ne portait qu’un  justaucorps vert pâle et sa danseuse aussi était vêtue simplement.

Ce coup-ci, il n’y avait plus la vieille carne avec son Georges. J’étais flanqué de deux couples qui avaient l’air sympathique et faisaient, très discrètement, des commentaires plutôt intelligents. Ils parlaient de sa technique. Ils citaient les figures qu’imposaient ce ballet et débattaient de la façon dont Erik les avait faites et ils tombaient d’accord. Là, Anderson, c’était vraiment un grand danseur…

 Ceux-là, ils venaient vraiment pour la danse. Erik respectait des gens comme ça, quel que soit leur milieu, il me l’avait dit. Il recevait souvent des lettres et beaucoup, enfin des lettres comme on fait maintenant avec internet et des fils d’actualité. Il m’a dit qu’il faisait des réponses privées quand ça l’attrapait trop et qu’il avait de brefs échanges incroyables avec certains correspondants. Et puis, il lui arrivait de temps en temps d’échanger de vraies lettres, à l’ancienne, et il aimait beaucoup cela…

Il y a eu une petite pause et tout le monde a attendu. On a entendu les premières mesures de Debussy…

Quand je l’ai vu, Erik,  dans L’Après-midi d’un faune, avec son casque de cheveux tout dorés, ses jolies cornes et son corps tout couvert de tavelures brunes, j’ai commencé à le comprendre le Kristian Jensen qu’avait dû arrêter sa carrière de grand pianiste à cause d’un vilain accident de bagnole, parce qu’être face à une telle apparition…Même si tu as vu le rôle interprété par dix autres danseurs avant lui, ben, tu sais que là, il se passe quelque chose…Et comme toi, dans l’art qui était le tien, tu peux plus rien faire…

Et Barney aussi, tout carne et mauvais qu’il pouvait être, je comprenais que ça le laisse étourdi.

La suite était belle aussi : il était  Arlequin dans un ballet dont on avait beaucoup parlé à l’époque mais n’était ni l’esclave d’or de Shéhérazade ni Petrouchka. Il y avait un danseur qui servait de fil conducteur et, comme ça, on passait d’une scène à une autre. C’était un bel hommage à cet univers de la danse que la première guerre avait mis en déroute, forçant les compagnies à s’exiler ou à fermer leurs portes, débauchant des danseurs ou les envoyant se faire trouer la peau au front, et faisant partir en mille morceaux tout un monde de chorégraphes, de compositeurs, de peintres…

Il y avait une photo de Diaghilev qui apparaissait après qu’un autre danseur soit apparu en pauvre marionnette déchue, avec un visage certainement beau au départ mais méconnaissable car trop fardé, une perruque ridicule et une façon de bouger qui le rendait tout désarticulé. Celui qui avait porté à bout de bras les ballets russes pendant tant d’années et en avait fait le rêve de sa vie, sûr qu’il avait dû avoir des côtés difficiles, presque noirs, sûr qu’il avait dû être aussi manipulateur que charmant à bon escient mais quelle grandeur ! J’avais lu des trucs sur lui avant et après qu’Erik m’ait parlé de lui et je me disais qu’il avait été un seigneur…

Erik, comme il était applaudi ! Franchement, que devaient ressentir les autres danseurs ? Quand il saluait, c’était l’explosion, la frénésie…Bon, je savais qu’il allait revenir et danser « Jeux », et je me suis sentais heureux. La partie hommage qui contenait des morceaux choisis en quelque sorte, elle avait été coupée en deux pour équilibrer le spectacle.

Alors, plein d’élan, à l’entracte, je suis allé me chercher un truc à boire et au bar, alors que j’étais perdu dans mes rêves, j’ai senti que quelqu’un me regardait. J’ai pas eu à chercher, loin. Il était là, Julian Barney, vêtu comme dans son monde, on s’habille le soir avec des gens dans son genre autour de lui. Il m’a salué et adressé un demi-sourire tout en évaluant ma tenue. Il a apprécié. Je portais un costume bien coupé, une chemise sans cravate d’accord, mais une belle chemise et le reste qui suivait, chaussures élégantes, cheveux fraichement coupés, rasage impeccable. Il a pas pu s’empêcher…il a fait un signe à ses amis et il s’est approché de moi :

LES AMANTS

 -Vous savez que vous êtes très bien, ce soir, Clive.

-J’ai fait des achats.

-Je vois cela. Vous êtes plutôt bel homme, vous devriez faire attention à vous…

-Houai ?

-Ah mais je suis formel. Vous êtes assez beau…

-C’est pas une bonne idée de me dire ça. Imaginez qu’Erik pense pareil ce soir ? il me voit, je l’emballe…

-Et vous l’emmenez où après une pareille représentation ?

-Dans les étoiles ! Là, où Riccardo Lopez loue pas de studio !

Il a tout de même ri avec sincérité. Mais bon…

-Mais dites-moi, comment ça se fait que vous soyez là ce soir ? En général, vous êtes à la première ! Ou alors, vous faites coup double...

J’aurais pas dû dire ça. En effet, c’était vraiment bizarre comme coïncidence qu’il assiste à cette soirée en même temps que moi alors que c’était une huile…

-Pour ne pas vous mentir, Erik et moi nous sommes enfin parlés. Et très longuement.

-Ah…

J’avais pâli. Pourtant, il me toisait pas, l’autre, il prenait son temps pour m’expliquer…

-Je ne pensais pas que….enfin que quelqu’un comme vous réussisse à…

- A quoi ?

-A le rendre à lui-même comme ça. Désolé, Clive mais il a fait beaucoup de chemin depuis qu'il vous connaît. Il a vu où était son intérêt. Il revient vers moi.

- Quoi ?

-Clive, il vous estime. Il va vous faire savoir ce qu’il en est.

Il bluffait. C’était pas possible, ça. Erik, mon joli-joli…

-Me le faire savoir ?

- Oui.

-C’est pas clair ce que vous insinuez !

-Pourtant si…

-Vous portez pas la clarté sur votre visage…

C’était la fin de l’entracte et j’ai filé à ma place. J’ai vu où il était, Barney avec sa clique. Dans une loge, très près de la scène. Je me suis dit qu’un danseur, quand il s’approchait tout près de la rampe, si elle était pas illuminée, il voyait les spectateurs, certains du moins. Alors, Barney, il devait le voir…Moi aussi, peut-être bien. Et s’il nous voyait l’un et l’autre, il pensait quoi ?