rupture

Moi, j’ai parlé pour la dernière fois avant de partir.

- Bon, je vais te dire que je suis content car je le suis pas mais on va passer par-dessus tout-ça, si tu veux bien. Je vais commencer par une boutade même si l’ambiance, elle s’y prête pas trop. Tu dois me promettre un truc : désabonne-toi, si ce n’est déjà fait, des revues d’art avant-gardistes qui te font perdre ton temps dans des expos nazes où tu cours le risque de tomber sur des mecs faussement sympas…Et pour le reste, voilà ce que je dis : ce que tu fais, ton art, c’est beau et la façon dont tu en parles et ces échanges avec ceux qui aiment la danse…Garde-ça. Et puis, garde tout ce qui t’est cher : ceux qui t’aiment dans ta famille, tes bons amis, les artistes que t’apportent beaucoup et ne lâche jamais tes projets les plus fous parce que tu es incroyablement doué. Impossible de te voir sur scène sans s’approcher de près ou de loin de la Beauté. Tu es un danseur à part, totalement magnifique et c’est ça qui importe. Alors, le reste, tous les trucs nuls,  si j’ai un conseil à te donner, laisse tomber, économise-toi. Fais-toi rare…

Comme il ne disait rien et gardait son visage fermé, j’ai terminé.

-Quand on est jeune comme ça, la sexualité, c’est fort, ça vous mène. On ne sait pas comment la contrôler et pour l’amour, c’est assez pareil. Dans ton cas, c’est d’autant plus dur que tu attires beaucoup… Pense plus à ce qu’il y a eu. Pense plus en terme de culpabilité ou de réparation et encore moins en terme de protection ou d’allégeance. Pense plus à quelqu’un comme lui et plus à quelqu’un comme moi ! T’es un faune, t’es l’esprit d’une rose, t’es un Arlequin ! Et t’es aussi un prince, plein de princes ! T’es fort, t’es jeune, tu as le pouvoir d’éblouir les spectateurs, de les faire non seulement rêver mais de les aider à se balader dans les belles allées de l’art et de la création. Alors, fais les bons choix et vas-y !

Il n’a rien répondu. Il avait toujours le regard dur. Mais comme je mettais un peu de temps à sortir de la pièce, il a quand même condescendu à m’adresser la parole :

-Merci pour tes encouragements. Si tu ne changes pas de vie, ils ne valent pas grand-chose. Dégage.

J’ai fait comme il venait de me le dire,  lui, le joli prince bafoué : j’ai fermé ma gueule.

A Barney, j’ai balancé :

- Il est fini mon rôle. La beigne reçue, j’assume. C’est rien. Après tout, des mois durant, j’ai vécu une aventure très surprenante… Par contre, comme vous venez d’agir là avec lui…Je sais pas… Je pensais que vous faisiez dans le self contrôle. Enfin, bon courage ou peut-être sincères condoléances…

Et comme il allait ouvrir son bec, l’autre grand pingouin tout de noir et blanc vêtu, j’ai lâché :

-Et merci pour tout.

 J’ai fermé la porte. Pis c’était fini et j’étais dans la rue…En fait comme ça, j’ai pensé que tout était très bien. C’étaient des gens de théâtre, eux, et moi, non…

Ils restaient sur scène et moi, je la quittais. De toute façon, ça virait trop au drame. J’avais merdé mais pas Erik. Lui, loin de nous, il s’en tirerait bien !

Ben, tant pis.