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Un jour, elle m’a surpris en me disant qu’elle m’avait toujours considéré comme quelqu’un de bien et que le fait que nous ne nous soyons pas vus des années durant lui avait paru tout à fait judicieux. Après tout, elle n’était qu’une jeune fille de dix-huit ans éprise d’un garçon de son âge qui ne lui mentait pas sur ses tendances. Il était droit avec elle, ce jeune homme-là. Une fois sa déception surmontée, elle avait pu se tourner vers un autre jeune homme avec qui l’amour était possible. Elle ne regrettait rien. Du reste, Brad était quelqu’un de très compréhensif. Ils s’appelaient souvent et il quand quittait le Texas pour venir voir ses enfants, il venait lui dire un petit bonjour. Il dormait sur le canapé.

La sexualité pour elle était liée à la maternité. Elle avait trouvé très beau de faire, des années durant, l’amour avec un homme qui lui avait donné un garçon et une fille adorables mais maintenant qu’elle était seule, elle ne ressentait aucun manque de ce côté-là. Elle se posait bien sûr la question d’un nouvel amour mais elle ressentait une grande plénitude et n’était pas aux aguets, ce qui, selon elle, était son atout le plus fort. Elle croyait en Dieu depuis toujours et avait acquis la certitude qu’Il nous veut heureux, là où nous en sommes dans notre vie. Et elle, elle était à sa place, à cet instant et à cet endroit. Fort bien…

Heureusement pour elle plutôt que pour moi, il y a des questions qu’elle ne posait pas ou évitait de retourner. Sous mon optimisme de surface, elle flairait de temps en temps la mélancolie mais elle ne cherchait pas à en savoir trop. Mon mariage avait sauté à cause de ce goût que j’avais pour les hommes jeunes. Kristin, sentant que je l’aimais moins, n’avait plus supporté mon manège car des petits jeunes, il y en avait toujours. J’avais été bon prince. Elle avait l’appartement pour elle tout de seule puisque je l’en avais rendu propriétaire. Elle ne manquait de rien et avait son travail. Quant à ma fille, après deux années assez infernales dans une école de danse haut de gamme, elle avait réussi son coup. Elle travaillait à Washington où une troupe de danse contemporaine l’avait embauchée et je crois qu’elle était ravie.

Ce qui plaisait à Kirsten, c’était que l’idée qu’elle se faisait de moi n’était pas remise en cause par mon attitude présente. Je ne me sentais pas « plus libre » car délivré d’un mariage et je n’en profitais pas pour avoir toutes sortes d’aventures et afficher une « sexualité débridée ». Non, j’étais moi-même, selon ses dires.

Pourtant, moi, c’était pas à cause de Dieu. Vu ce que m’avait fait subir mes parents, je ne risquais pas de la mettre au centre de mon existence, la très sainte Trinité. Qu’ils vivent leur vie sans moi, le Père, le Fils et l’Esprit-Saint…Non de non !

Bon, elle restait confiante et elle est restée. Pourtant, il y a eu des signes avant-coureurs d’un changement. Ils sont arrivés plus vite que prévu…

Un jour, je l’ai trouvé arrangeant sa vitrine. Elle n’y disposait que des ouvrages sur l’opéra et m’a expliqué qu’il y aurait bientôt une table ronde sur ce sujet. Au Metropolitan, était programmé une Tosca à priori somptueuse et elle avait trouvé pour venir parler ce cette œuvre de Puccini un bon interlocuteur.

En me penchant sur les livres qu’elle mettait en valeur sur différents présentoirs, mon regard a été accroché par un nom : celui de Julian Barney. J’ai demandé à voir l’ouvrage en question. Il l’avait bel et bien écrit. Il s’agissait d’une présentation d’œuvres différentes qui, au fil des années, avaient permis à l’opéra de New York de conserver sa réputation mondiale. « L’auteur » avait fait commencer son investigation à la fin de la seconde guerre mondiale pour l’arrêter à l’époque actuelle et il avait dû être à la fois sélectif et exhaustif, ne mettant en avant que les mises en scène et les interprétations les plus magnifiques.

Je me suis assis et j’ai feuilleté ce livre comme on le ferait d’un album précieux, m’arrêtant pour profiter de la très riche iconographie présente tout autant que de certains passages qui m’ont semblé très bien écrits. Mon cœur s’est mis à battre très violemment et quand j’ai regardé sur la quatrième de couverture la photo de l’auteur, j’ai pâli. Il était tel quand lui-même, Barney mais aminci et marqué, je l’ai immédiatement compris, par des épreuves qui lui avaient demandé beaucoup d’énergie.

-  Tu as entendu parler de lui ?

-   Euh, non.

-  On ne le dirait pas.

-  Si, je sais qui c’est.

Elle n’était pas vindicative, Kirsten, juste curieuse.

-   Ah bon ?

-  Oui, dans le temps, il a fait les décors d’une Traviata et j’y suis allé.

-  Sa dernière version, il y presque trois ans maintenant ?

-  C’est ça.

-  Mais quel cachotier ! Tu ne m’as rien dit. Tu vois, l’opéra t’intéresse.

-  Là, ça m’avait plu.