8e32378e8193955de3fd3b6008ad8308Kirsten, l'amie de Clive, est celle qui lui a fait découvrir l'opéra et la danse classique. Elle a ouvert à Newark, ville de leur jeunesse, une librairie où Julian Barney envoie une collaboratrice présenter un ouvrage d'art qu'il vient d'écrire et des costumes :

Elle a voulu m’offrir le livre et j’ai dit non un peu trop vite. Il y avait quelque chose, là…J’ai essayé de la divertir.

- Tu le fais venir ici ?

- Mais non, voyons, c’est une vraie référence ! Un décorateur de sa stature dans une petite librairie comme ça…C’est peu envisageable. Quelqu’un vient, qui travaille pour lui, enfin depuis qu’il a repris.

- Repris ?

- Oui, il a eu un cancer. Pendant un an, ça a été très délicat pour lui, à ce que je sais. Ensuite, il a eu une longue convalescence. Mais il a une âme d’artiste. Il a en fait donné toutes les indications possibles à la costumière qui a travaillé sur cette version de Tosca, sachant qu’en fin de compte, elle présente son travail. Moi, je reçois cette dame, qui, après mille et une demandes polies, a fini par accepter. Elle n’a pas l’aura du maître mais tu comprends combien cela sera magique…

- Et lui, il a recommencé à travailler.

- Au Met, tu veux dire. Oui, depuis quelques mois. Un homme d’une telle valeur !

Quand même, j’ai embarqué le livre et l’ai lu en entier. C’était superbe. Il m’était impossible de pérorer ou de tenir le moindre propos moqueur sur lui.

Je suis revenu à sa photo. Il portait encore beau mais les paroles de Kirsten volaient dans ma tête : malade, cancer, difficultés, déléguer, revenir enfin, vrai artiste, humilité, valeur…

Je me suis pris à avoir mal pour lui. Cette gifle donnée à l’être aimé…

Il avait dû être quitté très rapidement. Et lui, il avait sombré...

Bonjour, je suis ton cancer, je peux m’installer, faire comme chez moi ? Du reste, j’y suis chez moi alors ne me la fais pas avec tes médecins, des couloirs d’hôpital, ta chimio, ta salle d’opération ! Allez Barney, six-mois ou un an…T’as bien vécu. Tu peux me laisser faire puisque de toute façon, il s’est barré celui que tu aimes. Ah, ah, ah ! Fallait prendre garde  à toi ! A toi et à lui parce que lui, c’était pas un cadeau. Ou plutôt si, c’en était un ! Et tu sais quoi ? Il était empoisonné…

Tout de même, il s’en était tiré. Je me suis surpris à penser que dans le cas contraire, j’aurais été sacrément affecté. Bon, au moins…Peut être quand même que quelqu’un l’avait aidé dans cette épreuve. J’avais cru comprendre que sa famille était difficile. Il avait dû quand même avoir des amants un peu plus malléables que ce danseur, des gens de son milieu, et parmi eux, quelqu’un qui était capable de passer outre sa rancœur…Fallait vraiment espérer parce qu’une saloperie comme ça, tout seul…

Quand j’ai rendu le livre à Kirsten, elle m’a dit que la causerie avait été très belle. L’assistante de Barney avait présenté tout le travail de fond qui prélude à la mise en scène d’un opéra. Dans son cas, il s’agissait des costumes. Pour bien présenter les étapes d’un tel travail, elle avait apporté les croquis faits par le maître et comme il y avait du monde à cette soirée, on les avait pris en photo et projetés. Sous la plume du décorateur, naissaient et mourraient robes du soir et tenues de jour, vêtements de nuit et déshabillés élégants avant que ne s’imposent les vrais vêtements, ceux qui devaient absolument aller avec la personne et le rôle.

Tout le monde avait été impressionné. L’assistante ne s’était jamais mise en avant car elle n’était qu’un porte –parole mais à l’évidence, elle avait ébloui tout le monde. Ça avait été encore plus fort quand elle avait sorti des cartons des costumes de scène entièrement réalisés mais jugés non recevables. Ils avaient été placés sur des mannequins et elle avait de nouveau parlé des étapes de la création de telles pièces. Elle connaissait, comme lui bien sûr, la nature des tissus à utiliser, leur texture, les mariages à faire et ceux qui étaient à éviter. Elle citait toutes les contraintes qui devaient être respectées pour que, portés par les chanteurs de premier plan ou les autres, ces vêtements remplissent leur rôle.

Naturellement, tout le monde s’était demandé pour quelles raisons, ces robes et ces manteaux superbes n’avaient pas été retenus. Elle avait alors montré les photos des pièces qui avaient, en fin de compte, emporté l’adhésion de tous et là, ça avait été l’extase.

Je ne pouvais les voir car elle était repartie avec l’ensemble par contre, si je le souhaitais, je pouvais visionner le montage qu’elle avait réalisé et voir les costumes rejetés. Ils étaient au nombre de quatre. Je suis monté à l’étage et j’ai respecté sa demande concernant le montage. Il était très adroit. Puis, j’ai observé les photos de divers opéras au mur ainsi que les articles de presse agrandis ainsi que les affiches et les portraits des auteurs dont elle vendait les livres. Tout avait une valeur mais ces créations que je voyais là, sur des portants, battaient tous les records. La beauté était là, confondante et totale.

J’aurais voulu que mon cœur s’arrête de battre.

Ne me voyant pas redescendre, Kirsten est brièvement venue me rejoindre. J’ai été concis. 

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 -Lui, Julian Barney, je l’ai vu à New York à plusieurs reprises. Nous avons conclu un marché. L’enjeu était un danseur, un homme encore très jeune et beau comme le jour. Si tu acceptes de m’entendre et de savoir que je ne ressemble pas à tes souvenirs de jeunesse…

Elle a dit qu’elle était d’accord.

Elle avait raison de l’être.

Elle m’a invité à diner. Nous étions tous les deux seuls cette fois. Elle avait fait de la viande rouge, car je l’adore et avec cela, des pommes de terres au four et des légumes craquants. Il y avait du vin et elle en buvait peu.

J’ai attendu, pour parler, que nous nous soyons installés face à face dans des fauteuils. Son appartement respirait la propreté et la paix. Elle était vraiment quelqu’un de sain.

Elle m’avait servi un café long, sachant que je supportais bien d’en boire le soir et elle a pris pour elle-même une infusion aux odeurs parfumées qui évoquaient le sud de la France.