Clive se confie enfin à son amie de jeunesse, Kirsten; Elle est devenue libraire....

TABLEAU ANCIEN JEUNE HOMME

Elle a soupiré puis m’a regardé avec curiosité et sympathie, comprenant que malgré tout ce que j’avais pu lui faire, ce danseur, je continuais de l’aimer.

-Tu regrettes, n’est-ce pas ?

-Oui, tout.

-Qu’est-ce qui est le plus lourd ?

- L’expo au début et les conneries que je lui ai dites. Ma fausse gentillesse. Son visage la première fois, c’était…tellement de lumière…

-Et qu’est-ce qui est le plus léger ?

- Son abandon après les…rapports physiques…Ces gestes tellement gracieux, ses sourires, sa façon de sourire, ses paroles aussi…

-Il t’a parlé d’amour ?

-Non

- Même concernant l’autre ?

- Il a dit que l’autre l’intéressait mais qu’il était compliqué. Il ne m’a pas dit qu’il l’aimait. Et bien sûr, il ne m’a pas fait de déclaration à moi non plus.

Elle m’a jeté un long regard avisé.

-Mais il m’a demandé d’abord de ne pas tomber amoureux de lui puis. Ensuite, il a voulu savoir  si ça m’était arrivé malgré tout…Et j’ai dit que oui.

-Il ne savait pas où il en était. Trop de sollicitations…

-Je crois…oui…

-Tu as revu Barney ?

-Jamais.

-Tu aimerais le revoir ?

-Non.

-Et lui ?

-Oui mais c’est juste comme ça, dans mes rêves.

-Parce qu’il te mépriserait ?

Je n’ai pas répondu parce que brutalement, je me suis mis à pleurer. C’était discret d’abord mais rapidement, j’ai sangloté. Tout me revenait de ces jeux cruels.

Elle m’a regardé avec une vraie compassion et m’a laissé me délivrer de tout ce poids que je portais.

- Oh, Clive ! Tu n’as pas été puni ? Vraiment pas ? Tu as dû en passer des nuits bizarres à éviter de penser et tu t’astreins à rester seul…

-Toi-aussi, tu l’es !

-Mais ce n’est pas la même chose ! Tu es suffisamment intelligent pour l’avoir compris…

Puis, elle m’a fait signe de la suivre et nous sommes assis devant son ordinateur :

La page publique d’Erik le présentait brièvement. Les photos étaient très belles et soigneusement choisies pour être montrées à tous. Il y était juste mentionné qu’il travaillait pour le ballet de Hambourg. Il y avait quelques commentaires en danois et en allemand, comme s’il en avait fini avec la langue anglaise, et pour le reste, fort peu de détails.

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Elle a ensuite tapé son nom en le faisant suivre du mot « danseur » et je l’ai vu apparaitre sur différentes scènes et dans différents ballets, toujours magnifique et toujours lumineux…

- Il se promène depuis deux ans, regarde les dates…

- Oui

- Tu n’as jamais regardé ce qui était dit de lui sur internet ?

- Ça m’est arrivé mais je…

- Tu as le sentiment qu’on parle de quelqu’un de complétement différent…En fait, non, c’est le même. Il aimante le public, ça se voit sur les images. A tête reposée, tu les regarderas ainsi que les vidéos…Il y a même quelques interviews de lui, j’ai vu ça rapidement.

- Pourquoi je devrais les regarder ?

- Pour te dire que c’est fini, que tu as vécu avec lui quelque chose de malencontreux mais que plus jamais tu ne penses à lui en termes malsains, pour comprendre à quel point tu l’admires et le respectes.

- Tout ceci pour ?

-Guérir de Clive le Vengeur…

- Je ne peux pas l’abandonner, celui-là…

- Et pourquoi ?

- Je perds le désir…Erik, c’était le désir…Je me sentais sans cesse affamé…

- Tu n’as rien à t’interdire  en ce domaine. Enfin, tu peux faire une rencontre…

- Non, je veux tout sublimer ! Non, non. Laisse-moi être toujours au fond de moi ce Clive fou de désir et d’amour  pour que j’arrive à me dire un jour que…

- Que ?

- Je le venge, lui !

- Là, tu es dans tes rêves ! Peut-être te faut-il les quitter…

- Clive le Rêveur, ça ne va pas non plus ? Tu sais, je lui demande pardon, je lui demande pardon…Et encore et encore…

Cette fois, elle m’a souri avec une bienveillance renouvelée et si j’avais cru à un moment de notre conversation, qu’il serait désormais difficile de rester en relation, j’ai compris qu’il n’en était rien…

Malheureusement pour elle, tout le monde n’a pas la même définition de ses besoins fondamentaux et pour ce qui est de la morale, il y a des clans, des chapelles. Disons qu’elle, c’était le genre à se dire : « Bah, la page est tournée. Certainement, je n’aurais pas voulu que mon couple s’essouffle et vole en éclats comme ça mais nos enfants nous restent attachés et chacun de nous est en bonne santé. Restons positive d’autant que le Seigneur est avec moi et me guide ! ».

C’était quoi, ça, le psaume 22 ! Ah oui ! Le Seigneur est mon berger, je ne manquerai de rien…

Mes vieux connaissaient ça par cœur…

 C’est une façon d’être que je respecte mais moi, je suis bien différent d’elle…

En bon opportuniste, je me suis rapproché de Kathleen, la serveuse et elle a compris ce qui devait l’être. Bon, ce n’est pas le grand amour de mon côté mais je dois dire qu’elle est sensée, travailleuse et qu’elle a toujours bon moral. Je l’ai donc prise comme elle était, en faisant évidemment de prudentes omissions sur ma bisexualité. Portant, si être avec une personne de sexe féminin me donne un sentiment de sécurité rien ne me galvanise plus que de plaire à un homme jeune. Mais bon, elle était autrement plus fermée que Kristin sur le sujet…

J’ai préservé mon territoire en ne cédant pas à son immédiate envie de « se mettre avec moi » et on a gardé nos deux logements tout en passant beaucoup de temps ensemble. Elle argumentait bien sûr : pourquoi fallait-il qu’elle paie un loyer alors qu’on s’en sortirait bien mieux à deux ? Nan, c’était trop tôt.

Forte d’elle, j’ai compris que Kirsten était contente. Voilà, j’écoutais ses bons conseils. Les voix de la Sagesse…Elle ignorait que j’élaborais un plan avec la même patience et la même perfidie qu’une araignée sa toile. Les beaux costumes de Barney, c’était le point de départ. Après tout, j’allais vite en besogne en affirmant que, non, je ne le reverrais jamais. Je devais faire preuve de plus de mansuétude. Dixit ma chère libraire…J’ai donc écrit au Metropolitan, sachant que ma lettre lui parviendrait. Je n’avais pas le choix n’ayant toujours pas son adresse ni son téléphone fixe. Il y a belle lurette qu’il avait changé de portable…

J’avais méjugé l’homme intime, je m’étais servi de lui comme lui de moi. Mais là, je parlais à l’homme public, au créateur…J’avais pu juger par moi-même de la valeur de son travail sans en retenir la teneur profonde, parce qu’à l’opéra j’étais en service commandé et que j’avais une dent contre lui. Mon erreur m’apparaissait désormais flagrante. Ce livre de lui, que je venais de lire et cette modeste présentation de son travail dans une librairie de Newark faisaient de moi un observateur différent. J’étais admiratif et respectueux. Je lui demandais donc de ne pas garder de moi des souvenirs vils mais de comprendre que, le temps pensant bien des blessures, j’étais désormais à même de l’admirer. Je ne manquerais pas, d’ailleurs, de lire les autres ouvrages qu’il avait écrits sur l’opéra et la musique et, dès que possible, je verrais à l’opéra de New York, comment ils vêtaient les chanteurs du nouvel opéra pour lequel il travaillerait et dans quels décors il les ferait évoluer…

Ce n’était pas une lettre mensongère, loin de là mais elle n’était pas sans calcul. Il a mis un mois pour me répondre et entretemps, j’ai fait des lectures. Il utilisait toujours des enveloppes blanches doublées de rouge et sans doute un de ces gros stylos phalliques qui lui faisait une écriture penchée.