HOMME SURPRENANT CLIVE

 

« Clive, monsieur Dorwell…

Voilà une page du passé qui s’ouvre et pas la plus glorieuse…Je suis sensible à l’admiration que vous me portez mais pas dupe. Pourquoi m’écririez-vous si ce n’est pour que je vous parle d’Erik Anderson ? Je ne tiens pas à le faire. Je n’y ai jamais tenu depuis de lointains événements...

Merci de l’intérêt que vous portez à mes livres. Ils sont disponibles dans de très nombreuses librairies et, pour certains d’entre eux, dans de bonnes bibliothèques. Quant à mes contributions récentes aux productions de l’Opéra de New York, vous avez toujours la possibilité d’acheter des billets…En vous souhaitant bonne réception de la présente, je vous souhaite le meilleur dans la nouvelle  profession  que vous avez embrassée, à vous lire, avec succès.

 Votre dévoué Julian Barney »

Bon, c’était dit. Mais ça ne m’a pas découragé, loin de là.

Bien sûr, il était encore fragile et tout griffé, je lisais cela et je me suis dit que ce n’était ni de la faute d’Erik ni de la sienne. Cette passion, elle lui était tombée dessus et elle l’avait tellement ravagé qu’il avait dû, certains jours, se demander si son gros stylo phallique allait encore lui servir à écrire une lettre, à prendre des notes ou à…signer un chèque. Quant au Joli-Joli, sûr que ça l’avait impliqué lui-aussi et même si ça lui plaisait bien que ce lettré friqué en pince pour lui, ça avait dû quand même l’effrayer un amour aussi difforme…

Il avait dû jouer au lapin  de garenne, certains jours ou à l’oiseau migrateur mais pas tout le temps. Il lui avait ronronné dans les jambes aussi, à l’autre. Les chats c’est opportuniste et tendres et surtout, c’est tellement attachants…Mais j’arrête avec le carnaval des animaux.

J’ai insisté. Je découvrais ses livres, lisais ses articles et en surlignais des passages pour pouvoir lui poser des questions. J’allais à l’opéra pour être à même de lui parler de ce qu’il faisait. Et je lui écrivais. Au début, ça n’a pas fonctionné du tout, puis, à la dixième lettre (vous remarquerez que quand même…), il a réagi. Cette fois, il a trié mes questions par ordre d’importance et n’en a écarté aucune. Puis, méthodiquement, il a répondu. Pour La Flute enchantée, il avait pris telles options parce que…Tandis que pour Le Tour d’écrou, il avait le contrepied de ce qui se faisait habituellement car…

J’ai continué. On est passé sur Facebook. Puis, j’ai fait entrer Kathleen en scène. Elle et moi, on l’admirait. S’il acceptait d’animer une causerie sur l’opéra au lieu d’envoyer un émissaire, s’il nous faisait ce cadeau-là, il rendrait heureuse une librairie qui avait créé à Newark un lieu unique et accessoirement un homme banal qui commençait à comprendre que l’art lyrique pouvait transformer une vie…

Il a dû quand même se demander s’il y avait un coup fourré là-dedans mais il a bien vu que je ne le harcelais pas et que Kathleen, avec qui il discutait aussi sur la toile, était vraiment quelqu’un de sérieux. Il a donc fini par dire qu’il réfléchissait mais que oui, il allait se laisser tenter. L’un comme l’autre, on lui a laissé toute latitude. Ça l’a rassuré.

Les mois ont filé et l’été s’est annoncé, beau et claquant. Pour nos premières vacances ensemble, Kathleen a demandé à aller aux chutes du Niagara et bon, pourquoi pas, après tout. On s’est pris une petite semaine. Le grand jeu : bel hôtel, voiture de location, restaurants choisis, virées au casino. Ma compagne, ça lui a vraiment plu.

Comme j’allais me balader seul un matin parce que je voulais voir sans beaucoup de monde l’extraordinaire spectacle des chutes, j’ai profité du silence et d’un moment presque volé. La lumière était très belle, les écureuils paraissaient au pied des arbres et il régnait encore une grande paix. C’est souvent le cas dans une ville qui vit la nuit. Les matins sont d’autant plus paisibles que tout le monde dort encore…Je me suis assis sur l’herbe et j’ai contemplé l’inlassable remuement de l’immense cascade. C’était un superbe spectacle qui favorisait l’intensité des sentiments et la méditation romantique et là, j’ai su, j’ai eu une certitude. Il allait réapparaitre, Erik, et ça n’allait pas tarder. Sur le coup, j’ai pensé que c’était ce cadre grandiose qui me donnait cette foi extrême dans son retour mais une fois de retour, mes convictions n’ont pas faibli.

A peu de temps de là, je suis allé chez le médecin :

-  Vous avez pris trop de poids. Vous devez manger trop riche et vous aimez l’alcool. Je lis vos analyses et ça transparaît. Vous pouvez arranger ça ?

- Oui.

- Et lever le pied sur les heures de travail ?

- Il faut que je travaille moins ?

- C’est possible ? Je souhaite que oui car vous êtes vraiment fatigué…

- Je gagne vraiment pas mal, avec les soirées et tout.

- Oui, mais il faudrait que vous déléguiez…Honnêtement, toujours en rapport avec vos analyses, je vous le conseille. Perdez cinq kilos au minimum, ayez une activité physique régulière et détendez-vous…

Kathleen a trouvé bizarre que je prenne tout d’un coup le taureau par les cornes  mais j’entendais comme  une sonnette d’alarme, là. Ce médecin, à l’habitude, il était plutôt cool.

Je me suis mis au régime et j’ai repris le sport : musculation, gymnastique et footing. Courir seul, ça m’a vrillé quand même. Je me revoyais arpentant avec Erik les allées du Van Cortland Park, quand on ne se ménageait pas dans l’effort. A nouveau, j’avais le sentiment de sa présence imminente. C’était idiot. Pourquoi serait-il revenu dans un endroit pareil ?

En deux mois, j’ai perdu huit kilos et les efforts physiques que je faisais ont commencé à redonner à mon corps une forme et une force perdues. Pas question de lâcher…Au restaurant, j’étais sobre et frugal, à l’extérieur aussi. Kathleen, qui s’était ben arrondie elle-aussi, finissait par se demander si elle ne devait pas suivre l’exemple…Je lui ai conseillé de se mettre au travail mais elle s’est marrée. Elle était comme ça. Moi, je voyais quand même que je redevenais attirant. J’avais droit à des regards de nanas et bien sûr de jeunes mecs. J’avais fait le bon choix. Du coup, j’ai continué pour avoir un corps entretenu, musclé et bien nerveux. Et pour la libido, j’ai senti aussi la différence. Moins essoufflé  et plus endurant. En douce, avec un ou deux petits jeunes, j’ai testé ma technique…J’étais performant.

Pour Erik, c’était quand même important que je me présente à lui en bonne forme. Fallait qu’il ait très vite envie qu’on se déshabille et je rêvais du moment où j’entrerais en lui après l’avoir bien chauffé.

Les sentiments qui m’animaient, je ne leur accordais pas trop d’attention. En fait, je me focalisais sur le désir de le revoir, lui. Sinon, quel sens ça pouvait avoir ?

Fin octobre, j’ai obliqué vers Central Park. Sûr, il faisait froid et il fallait vouloir courir par ses températures. Je le faisais. Après, j’allais dans un petit hôtel chic où je louais une chambre, je me douchais, j’allais me faire masser et j’attendais. Je n’étais pas très loin de chez Barney. C’était voulu. Il fallait que je sois là et que j’attende. Ça n’allait pas tarder. Et même si je me trompais sur l’imminence d’une rencontre, je ne lâcherais pas. Heureusement que j’étais déterminé parce qu’en décembre, j’y étais encore, à le guetter. J’avais gardé l’hôtel mais abandonné la course. Les températures étaient devenues vraiment trop basses. Par contre, je déambulais beaucoup à pied dans Manhattan en essayant de choisir les endroits qui, selon ce que je savais de lui, lui plaisaient : tel salon de thé, telle galerie à la page, tel restaurant de poisson, telle parfumerie (à cause de sa mère) et j’y revenais souvent, pour l’instant en faisant chou maigre. L’idée d’abandonner ne m’effleurait même pas…