Julian Barney, que Clive n'a jamais revu, s'annonce à Newark. Que lui dire? 

TRACES RUSSES

Kirsten continuait à parler à Barney et il a fini par arrêter une date.  Il viendrait donc en personne faire une conférence. Elle était folle de joie. Sa librairie, elle en a fait un tourbillon, repeignant les rayonnages, réorganisant l’espace, remplaçant les fleurs coupées par des plantes vertes et les affiches par des encadrements de photos d’écrivains. Pour la composition de l’affiche et les cartons d’invitation, elle m’a demandé conseil. Pour l’affiche, on a fait un montage d’opéras sur lesquels il avait travaillé en choisissant ceux où il avait proposé plusieurs versions. Pour les invitations, on a choisi un bristol simple. C’était « entrée libre » comme elle faisait toujours mais elle voulait privilégier les bons clients et hommes de gouts  (ou femmes…). On a diffusé l’annonce de la soirée dans la presse locale et à la radio du coin. Le soir dit, elle a frôlé le malaise. Tout ce monde-là n’entrerait jamais dans la petite salle du haut…Il a fallu limiter les entrées mais quand même, ça débordait de tous les côtés… Julian B. il avait changé physiquement dans la mesure où il était moins massif et de visage, plus émacié. Pour le reste, il avait toujours beaucoup de prestance et dès qu’il ouvrait la bouche, son intelligence scintillait. Il a d’abord parlé avec Kathleen dont il a aimé la librairie puis à l’étage, il s’est installé devant un parterre de gens qui, sans être friqués, aimaient les arts, particulièrement l’art. Ils  n’allaient peut être pas souvent au Met. Mais ils écoutaient des airs d’opéra et étaient assez connaisseurs pour savoir de quoi il parlerait. Il y avait aussi des étudiants et ça, ça lui a plu. Il y avait même quatre ou cinq enfants d’une dizaine d’années qui, invités par Kathleen, étaient sérieux comme des papes. Elle était persuadée que plus on est formé jeune aux arts, plus on y est sensible pour le reste de sa vie.

 M’est avis que mes vieux auraient dû rencontrer tôt dans leurs vies une femme comme elle. Ils auraient moins regardé n’importe quoi à la télévision et ils se seraient moins posés de questions idiotes, du type : eh dis donc, le prénom de London, c’était Mark ou Jack ? Le gars qu’a écrit sur les loups, là…Y’a une question sur lui et je pourrais gagner vingt dollars. Sûr ? C’est Mark ? J’appelle le standard.

Bref, l’invité magnifique, il savait parler et il nous a émerveillés. Vrai de vrai. Une émotion, une tension en nous…Il a fait naître tout cela en parlant de la naissance de l’opéra et des grands compositeurs qui, de par le monde, avaient permis de le faire vivre ! Il a bien sûr évoqué son modeste apport en tant que costumier et décorateur mais il a surtout parlé des chanteurs. L’opéra, c’est la place faite à ces voix magiques, capables de tout dire de l’âme humaine. Il a dit son honneur d’avoir travaillé avec de très grands interprètes et la magie qu’il y avait à les voir préparer un spectacle. Observer en répétition  le travail d’une cantatrice, d’un metteur en scène et d’un chef d’orchestre, ça avait été pour lui dès le départ une extraordinaire leçon d’humilité et ça le restait. Mais voir le produit fini, ça le galvanisait aussi, surtout quand il découvrait que ses décors et ses costumes contribuaient à créer un spectacle total. Dans ces cas-là, l’osmose qui reliait ceux qui étaient sur scène avec les spectateurs était si intense qu’il en était empli de bonheur. Il lui était malheureusement arrivé de n’être pas aussi bien inspiré et il s’en voulait beaucoup. De ce fait, il était perfectionniste…

Les murs de la petite salle étaient tapissés de photos des spectacles auxquelles il avait collaboré mais cela ne donnait de son talent qu’une image insuffisante. En accord avec Kathleen, il avait exposé les dessins qu’il avait réalisés pour les quatre personnages principaux de l’opéra. Il nous a donc montré les variantes qu’il avait imaginées pour les costumes de Cio-Cio San, du lieutenant Pinkerton, de Goro et du prince Yamadori, les personnages principaux de Madame Butterfly.  Pour finir, il a projeté quelques extraits du spectacle. Les costumes dont nous avions vu une présentation figée ont tout de suite pris vie. Pinkerton, l’Américain  était sobrement vêtu tandis que sur les autres personnages éclatait la beauté des costumes traditionnels japonais. Ainsi présenté, le travail de Barney paraissait aussi brillant que de longue haleine. Il  suscitait une admiration totale. Il y avait aussi un petit film personnel où on le voyait faire faire des essayages à la cantatrice. Pas très grande, mince et hiératique, celle qui figurait l’héroïne principale échangeait avec lui avec naturel tandis que s’effectuait sa transformation en Madame Butterfly. C’était vraiment une réussite, cette soirée, une vraie plongée dans un univers exigent et raffiné. Les applaudissements ont crépité avant que les questions ne fusent…

Pendant tout ce temps, je suis resté au fond, ne voulant pas faire de l’ombre à mon amie libraire, qui était si heureuse. Je n’ai pas posé de question, je n’ai pas fixé Barney et je n’ai pas cherché à attirer son attention.

Pourtant, à la fin, il s’est approché de moi.

-   Vous avez été très discret.

-  C’était mieux, je crois. C’est sa librairie, ce sont ses clients et souvent aussi ses amis. Elle fait très bien son travail. Que vous soyez venu et que vous ayez parlé ainsi va lui permettre d’être bien plus réputée !

- Je l’espère. En tout cas, vous avez été la cheville ouvrière ! Dites-moi, votre restaurant s’appelle bien « Le Beau fixe » ? C’est une sorte de café-théâtre ?

-  En janvier, il est fermé pour travaux. Ce sera plutôt une salle de spectacle  désormais et bien sûr, la restauration y sera assurée mais de façon différente. Maintenant, ce sera noir, blanc et or. Bien plus théâtral, bien plus artiste. J’ai déjà la programmation pour l’année.

-   Vous ne m’avez rien dit de cela…

-   Non.

-  Et quel sera le nom de cette salle de spectacle ?

-  Entrechats 8. 

Il m’a regardé et m’a fait un léger signe de tête approbateur, sans pour autant me questionner davantage. Le nom d’Erik n’avait pas été prononcé et il avait compris que je ne lui parlerais  pas de lui. Cependant, l’allusion était claire.

Kirsten tenait, vu le succès de la soirée, à ce que nous prenions des « rafraichissements » et elle nous a servi toutes sortes de thés, du café, des jus de fruits et même du champagne californien. Ses amies et elle avaient fabriqué des gâteaux pour un régiment. On leur a fait honneur, malgré tout.

Ce qui m’a étonné chez mon amie c’est qu’elle admire inconditionnellement un homme sur lequel elle avait tout de même appris qu’il pouvait très mal agir. Seulement, faite comme elle était, Kirsten, elle n’aborderait ce sujet. Pas même avec moi. Pas la peine d’essayer…

En partant, je me suis aperçu que Barney avait accordé peu de place à un homme entre deux âges qui, pourtant, était venu avec lui. C’était en fait son compagnon mais je ne l’ai compris que par ricochets. « Paul », puisque c’était son prénom avait très certainement fait une bonne école d’art et il était aussi discret que cultivé. Mais physiquement…enfin…C’est sûr que mieux valait pour lui qu’il ne se trouve pas face au danseur que Barney avait tellement aimé. Il n’était pas laid mais tout de même…

Bientôt, j’ai repris mes tours à pied dans Manhattan. Les fêtes sont arrivées et avec Kathleen, on a dîné dans des endroits chics. Elle n’était vraiment pas compliquée, elle. Sexuellement, ce n’était vraiment pas une gourmande, encore moins une vorace. Je ne sais ce qui s’était passé pour elle, elle ne m’en a jamais parlé mais le fait est qu’elle me demandait de moins en moins de lui faire l’amour. On aurait dit qu’il lui suffisait de recevoir des cadeaux pour être comblée. Je lui achetais des robes bling bling car lui plaisait et avec cela, des parfums français très épicés. Et elle aimait les grands bouquets de fleurs multicolores, alors, pour oui pour un non, je lui en rapportais à la maison. Je reconnais qu’une femme comme ça, c’est bizarre. Que je ne la touche pas beaucoup, elle trouvait ça très bien et si je ne l’avais plus abordée du tout, elle ne serait pas plainte. Moi, je ne voulais pas tout abandonner. On ne sait jamais ! Je voyais bien quand même que me faire dire oui pour une virée à Las Vegas, c’était pour elle très motivant. Mais attention, hein, n’allez pas croire qu’avec tout ce que je raconte, je ne sais pas faire jouir une femme ! Kathleen, avec moi, elle en avait eu des orgasmes !

Bon, sûr que ça m’arrangeait bien. Kristin, elle n’aurait pas accepté que je devienne aussi peu motivé par elle et même la prude Kathleen, à une époque où son mari texan et elle faisaient encore des boum-boum très bibliques, elle aurait souffert que tout d’un coup, cet homme qu’elle aimait et qui lui faisait, en la pénétrant, des choses qu’elle subissait plus qu’autre chose, s’écarte d’elle. Parce que ces femmes-là, elles ont des soupçons. Kathleen, elle, elle n’en avait pas. Quand je lui disais que mon médecin me conseillait, à cause de ce restaurant qui me stressait beaucoup, de faire de longues marches équilibrantes, elle me croyait. Si je lui disais qu’une partie de Manhattan recelait des trésors architecturaux et que, tant qu’à marcher, je préférais autant le faire en découvrant ou redécouvrant des merveilles, elle allait dans mon sens. Pas l’ombre d’une question qui me montrerait bien qu’elle avait des doutes…Je m’en allais, elle était contente ; je revenais, elle était radieuse. Je refusais sa tarte aux pécans sous couvert de régime à tenir, mais elle, elle mangeait ma part. Pourtant, au rythme où elle grossissait, elle aurait pas dû…