amant ENDORMI

Il y a longtemps, Clive a séduit un jeune homme comme ça, pour plaire à un amant éconduit et blessé dans son orgueil. Mais tout s'est retourné et, le jeune homme enfui, ils ont souffert l'un et l'autre. Se parler redevient possible entre ces deux hommes qui n'ont su rusé assez...

Mais, je reviens à Barney. Après cette très belle soirée, je ne l’ai  lâché pas sur internet et lui a fait de même. Il voulait savoir quel virage j’avais opéré. Je lui ai dit que premièrement, je voulais que les gens regardent un spectacle et non mangent et boivent en écoutant vaguement quelqu’un dont ils oublieraient tout de suite la prestation. Donc on mangeait avant ou après mais en tout cas le spectacle n’était pas un accompagnement. Cette erreur-là, je ne la commettrai plus. En second lieu, je pensais que donner sa chance à des étudiants d’école d’art dramatique, de danse ou de chant qui devaient financer leurs études, ça me semblait important. Ces jeunes-là, personne ne serait venu les voir si je les avais programmés. Je leur demandais donc, deux fois par semaine, d’assurer le service en chantant ou dansant ou se renvoyant un texte. J’étais sûr que ça marcherait. On les écouterait, on les regarderait. Bon et au moins, ils seraient plus payés que de simples serveurs. Après, si je pouvais leur faire monter un spectacle ensemble, pour mon restaurant, ben, je le ferais et ce serait super !

Il a trouvé ça très bien. Une nouvelle année s’ouvrait. Il me la souhaitait bonne et heureuse. J’ai dit que moi, pareillement. Après, il n’a pas proposé de venir voir et moi, à Entrechats 8, je l’ai pas invité non plus. Fallait rester prudent.

Quant à Erik, il a continué à ne pas en dire un mot. C’était peu naturel. J’ai fini par lancer une perche parce que Julian B., ça ne l’avait jamais quitté, cette tentation de récupérer le danseur pour l’éduquer …Il rêvait toujours que d’une manière ou d’une autre, on se retrouve dans un lit tous les trois. Autant dire les choses crûment, hein ?

Il aurait réservé une des suites Central Park du Four Seasons et il n’en aurait pas démordu, écartant ma proposition d’hôtel tapageur avec vue sur Times Square. On aurait vu à l’infini des néons et des publicités murales, immenses et changeantes, des happenings, des gens qui déambulaient un hotdog à la main et on aurait été totalement anodins, tous les trois, face à ces foules rieuses sans cesse renouvelées et sans cesse en quête d’artifices…Mais non, il aurait de nouveau choisi cet hôtel chic où je l’imaginais déjà m’offrant un verre de vin à vingt-quatre dollars que l’on boirait « entre mecs matures » avant de rejoindre notre délicieuse proie. La suite serait au vingt-neuvième étage et de là, la vue sur le parc serait somptueuse. Il y aurait juste à regretter qu’étant en mars, la timidité du printemps ne permette pas à la végétation de donner libre cours à un vrai festival de couleurs mais, ce serait très beau. De toute façon, je ne perdrais pas au change en me rapprochant d’une autre fenêtre, orientée non plus au nord mais à l’ouest car elle permettait de suivre le cours de l’Hudson. Au loin, on apercevrait l’océan atlantique.  Et puis, j’aimerais l’aspect à la fois luxueux et chaleureux du salon. Du bois clair, des couleurs vives et chaleureuses, des meubles d’un goût très sûr et des objets de décorations choisis avec soin. Rien ne serait lourd dans ce bel espace aux proportions soigneusement calculées où la lumière entrait à flots.

Evidemment, en me recevant dans un univers aussi apprêté, il serait sûr d’emporter la mise. Erik, isolé dans la chambre, Il nous attendrait. On commencerait, tout en devisant, à mettre en condition notre jeune partenaire qu’on finirait, de toute façon, par déshabiller avant de le faire nous-mêmes. Et bien sûr, allongés à ses côtés sur un lit King size, on le préparerait à l’amour…

BORIS TORRES POUR CLIVE LE VENGEUR

Je me représentais très cela, moi et quand même, ça m’excitait. Alors, j’imagine que Julian B., lui, il devait la fantasmer sans cesse cette scène du bel hôtel. Dans une vaste chambre envahie par une lumière un peu froide, on en apprendrait un peu plus sur la vie…

Bien entendu, on aurait nos angoisses de mec, la peur s’insinuerait en nous. Ah, toujours la performance et la hauteur ! Les hommes enragent avec cela ! Je ne tarderais pas à découvrir bien sûr que mes craintes étaient sans fondement et, retrouvant ma gouaille naturelle, je fignolerais le monologue intérieur qui suit :

« Bon, autant le dire, la nature m’a mieux doté que Barney et là, je n’y suis pour rien. Disons que je suis plus fortement membré et qu’en termes de centimètres, j’ai un léger avantage. Lui, attention, il n’est pas du tout mal loti mais c’est quand même moins bien. Bien sûr, il  aura  sa façon de te toucher Erik, de te caresser et de s’installer en moi mais quand même …Tu  verras la différence, mon beau prince ! Je ne dis pas que cet homme capable de très bien faire l’amour ne peut  te satisfaire mais tu es jeune et ardent !  Il a tout de même des failles dans sa virilité, liées sûrement  au fait que la maladie l’a frappée. Pour y arriver, il prend des médicaments ! M’est avis qu’il est loin le temps où il larguait sa psy quinquagénaire raide dingue de lui pour un psy plus jeune et résolument hétéro, histoire de voir comment il allait le retourner. Ce n’est plus ça, son cheval de bataille, non, maintenant, c’est la virilité ! A lui, le praticien qui lui prescrit des pilules  bienfaisantes ! A lui  les achats de cet acabit sur internet. En attendant l’implant !  Enfin, excuse-moi d’être aussi direct, Erik, mais au lit, je suis le meilleur !»

Naturellement, pour ne pas bloquer le distingué décorateur, je tairais mes pensées moqueuses et ignorerais, dans le feu de l’action, les quelques regards obliques qu’il me lancerait. Il ne pourrait s’empêcher de prendre discrètement des mesures et ça lui ferait quelque chose…Pour ce qui concerne les baisers, on serait à égalité et pour l’exciter au plus haut point et le faire attendre, également. Mais il y aurait le passage à l’acte et là, j’aurais l’avantage…

Soigneusement préparé, je l’allongerais sur le ventre, mon Erik, et,  sur ce grand lit propice à tous les dérèglements, je poserai, avant de le prendre,  une main sur son épaule et une autre sur ses reins, pour être sûr qu’il soit incapable de faire un mouvement de retrait. Après quoi, je m’enfoncerais en lui et le gémissement qu’il pousserait en dirait long sur son contentement. Je commencerais à aller et venir en lui posément, en jouant sur une pénétration de plus en plus persuasive et bienfaisante.

Rapidement, je devrais me faire une raison et respecter l’alternance qui s’imposait. Il me succéderait donc, l’incomparable décorateur…Je resterais rieur un moment avant de m’avouer vaincu : il ne s’y prenait pas si mal que cela, celui qu’à l’instant je tournais en ridicule dans ma tête…

Bref. Voilà. C’est à ça qu’il pensait au plus profond de lui, cet homme quitté et en ce sens, il restait dans le domaine de la danse. Il pensait à Jeux, ce ballet oublié de Nijinsky où un jeune joueur de tennis rejoint dans l’intimité nocturne d’un parc anglais, deux jeunes filles plutôt émancipées. La transposition faite, on courtiserait Erik avant de lui faire l’amour à tour de rôle. Je ne sais pas, peut-être qu’on lui demanderait de s’habiller en blanc comme les tennismen d’avant la première guerre. Ensuite, on se séparerait comme le font les protagonistes du ballet puis on s’aimanterait de nouveau. Il en va bien ainsi dans la chorégraphie du jeune Russe puisque la même balle de tennis qui a rapproché trois jeunes êtres, réapparait au centre d’un cercle, appelant à des retrouvailles…

J’éprouvais un malaise en lisant ses messages qui concernaient toujours la musique ou l’opéra, la sculpture ou la peinture…Il fallait tout de même qu’on finisse par se le dire qu’on se découvrait l’un l’autre avec beaucoup d’intérêt mais qu’Erik était sans cesse là, en filigrane…

De temps, en temps, on échangeait directement sur Skype et j’ai fini par saisir la balle au bond. Il était en train de me parler d’un hommage à Balanchine qui lui avait singulièrement déplu au New York City ballet quand j’ai saisi ma chance :

-Si Erik avait été distribué, vous auriez trouvé le spectacle meilleur ?

-Je ne comprends pas.

-Il faut quand même qu’on arrive à parler de lui…

-Ce n’est pas utile.

-Je crois bien que si…Sinon, qu’est-ce qu’on fait là ?

Il s’est arrêté d’écrire et j’ai retenu mon souffle. On avait beau être à distance et se parler par l’intermédiaire d’un écran, je l’ai vu, vraiment vu tel qu’il était à cet instant. Dans son visage noble, se lisaient le sérieux et l’opiniâtreté de l’amour qui ne faiblit jamais sur ces traits. Cette bouche un peu dure, ce front haut, ces sourcils un peu trop drus, ces yeux à l’éclat brun-doré disaient la force d’un sentiment que rien ne peut contrecarrer. Il continuait de souffrir et il le faisait avec dignité.

Enfin, alors que je pensais qu’il allait se déconnecter, il a de nouveau écrit :

- C’est un sujet très difficile à aborder pour moi mais sans doute avez-vous raison de me questionner…

-Où en êtes-vous ?

-Je suis resté sans nouvelles pendant longtemps puis il m’en a données. Je ne peux pas dire qu’il soit très expansif mais il me tient au courant de ses projets. Il a une carrière solide, du reste, il va à droite et à gauche…A New York, quelquefois…

De nouveau, il a fait silence et de nouveau, j’ai eu une image de lui. Il m’avait donné rendez-vous dans ce premier hôtel luxueux en évoquant Chanel et il y était toujours, figé dans ma mémoire, superbement vêtu, se tenant droit, l’œil aiguisé, me mettant en main ce marché de dupes. Il aurait pu réussir dans son projet mais il y avait eu mon insistance finale, l’orgueil d’Erik et cette gifle malencontreuse…Quand même, c’était raide.

-Allez-vous me demander si je me suis remis ? Cette question est-elle à propos ?

Il me coinçait.

-Non. Je ne suis pas si idiot…

-Alors, que voulez-vous ? Croyez-vous que je suis un passeur pour aller vers lui ?

-Je veux juste qu’on sache pourquoi on est là.

-Oui ? Et comment cela ?

-Mais prononcez son prénom quand même…