Parce que son amant s'est écarté de lui, Julian a voulu se servir de Clive pour le punir mais rien n'est allé comme prévu. Alors désormais, celui qui aime souffre.  Mais celui qui avait le sale rôle souffre aussi. Comment se parler après de telles vilénies? 

costume pour prine siegfried

 Barney  m’a cloué le bec.

-Erik. Voilà, je vous ai satisfait ?

-Ne le prenez pas aussi sèchement. Je suis navré de vous froisser.

-Froisser ? ce n’est pas le mot…Mais changeons de sujet !  Je suis de près sa carrière. je n’ai jamais cessé de le faire et si c’est de celle-ci que vous vous parlez, nous pouvons le faire. L’autre, celui de l‘intimité, je n’en parle plus et si je devais le faire de nouveau, ce n’est pas à vous que je m’adresserais. J’avais avec lui une liaison qui s’est éteinte de la même façon que votre mariage a périclité. Je vous parle de nouveau car je vous ai toujours trouvé surprenant. Votre énergie et votre à-propos vous servent, sinon, vous ne vous seriez jamais reconverti comme vous avez su le faire. Vous m’intriguez car vous montrez de vous un autre visage que celui du départ. En règle général, il est rare qu’un personne sur laquelle vous avez un ressenti négatif vous impressionne favorablement par la suite. C’est votre cas. Le reste, ce qui est du domaine privé, nous le portons chacun de notre côté et je ne pense pas que nous ayons grand-chose à échanger là-dessus.

On était loin de mes délires personnels sur cet hôtel chic où, dans le secret d’une vaste chambre, on se partagerait les faveurs du beau danseur…Du coup, ça m’a poussé à réagir. J’ai mieux orienté mes questions.

-  Bien, j’ai compris et j’insisterai pas. Cependant, j’ai une question le concernant. Répondez-moi franchement, sans tergiverser. Si vous aviez à l’associer, vous, à un rôle, lequel choisiriez-vous ?

- Il en a beaucoup interprété mais sans aucune hésitation, je le relierai au prince Siegfried, dans le Lac des cygnes. Il l’a dansé dans différentes versions et chaque fois, il a changé sa façon d’aborder le rôle. Vous savez que celui-ci est très exigeant et comporte des solos très difficiles. J’ai toujours été ébloui par la façon dont il les danse. Vous savez, ce mélange de technique très sûre, de grâce et de mélancolie. A chaque fois, j’ai été saisi…

-Mais là, c’est l’art du danseur pas le personnage.

-Je vous renverrai à ce que Rudolph Noureev a écrit sur cette œuvre qu’il a mis en scène à plusieurs reprises et plus particulièrement à ce qu’il a écrit sur le prince. « Le Lac des Cygnes est pour moi une longue rêverie du prince Siegfried. Celui-ci, nourri de lectures romantiques qui ont exalté son désir d’infini, refuse la réalité du pouvoir et du mariage que lui imposent son précepteur et sa mère. C’est lui qui, pour échapper au morne destin qu’on lui prépare, fait entrer dans sa vie la vision du Lac, cet ailleurs auquel il aspire. Un amour idéalisé naît dans sa tête, avec l’interdit qu’il représente. (Le cygne blanc est la femme intouchable. Le cygne noir en est le miroir inversé, tout comme le maléfique Rothbart est la transposition pervertie de Wolfgang, le précepteur). Aussi quand le rêve s’évanouit, la raison du prince ne saurait y survivre. »

-Sa vie est intimement liée à ce personnage ?

-Le refus d’un morne destin, le désir de l’infini, l’amour idéalisé et son pendant négatif…Oui, je crois qu’on s’approche de sa vie si ce n’est qu’au fil du temps, il a dû composer avec la réalité. Il ne refuse pas le pouvoir et il ne peut se passer d’un amour ancré dans la réalité. Il a développé une force intérieure qui lui permet de s’ancrer davantage dans le quotidien de la vie, qui est, pour lui plus que pour nous, difficile et répétitif.

- Si le rêve s’évanouit, il peut y survivre, c’est cela ?

- Oui. Donc, pour conclure, je trouve que ce personnage est proche de lui…

- Merci. Je ne vous poserai plus de question directe sur lui.

- Mais si voyons, vous l’avez toujours fait : la danse, la musique, l’opéra, le rêve…

Je me suis demandé comment après un échange aussi fort il serait possible de maintenir un dialogue avec lui. Je me sentais fautif à alterner admiration et moquerie à son égard. J’ai choisi une fois pour toute l’admiration. Il la méritait.

Quant à lui, il s’est montré plus simple que moi.

En consultant les réservations, j’ai constaté qu’il en avait effectuées pour deux soirées distinctes, à Entrechats 8. La première, ils sont venus à six écouter un pianiste de jazz vraiment doué et la seconde, il n’était qu’avec son compagnon. Eux filles, qui m’avaient tapé dans l’œil, chantaient ces emballantes mélodies qui avaient fait le succès des comédies musicales des années quarante. Dans les deux cas, c’était bondé. A la fin de la première soirée, on a parlé très brièvement, La seconde, il a été un peu plus bavard. Ce que j’avais naître dans ces lieux lui plaisait beaucoup. Il m’a félicité. Son « Paul » était à la fois craintif et tenace. Il devait beaucoup tenir à lui. Je me suis abstenu de tout jugement. Je n’étais pas, à proprement parler, un modèle.

Ceci dit, il faut l’avouer, nos « relations virtuelles » se sont, après ces événements, pour le moins distendues…