ATTENDRE

Parce que, jadis, il a piégé et blessé un danseur qui était devenu son amant, Clive, quadragénaire américain qui se dit heureux, marche indéfiniment dans des quartiers de New York où l'être malgré tout aimé pourrait réapparaître...

 Janvier et février sont passés et j’ai continué mes pérégrinations. Une à deux fois par semaine, les jours où la salle n’était pas comble pour les spectacles, je m’absentais et allais à Manhattan. Kathleen n’objectait rien, sachant que je rencontrais beaucoup de monde et étais toujours en quête de jeunes artistes.

Je marchais des heures entières, avec obstination. Il finirait par surgir alors, tenace, il fallait l’être i ! Parce que le danseur, même si j’avais la certitude qu’il venait à new York, je ne le rencontrais pas encore mais que je finirais par avoir raison.

Aujourd’hui, je quadrillerai encore cette partie de la ville que tu as habitée, près du Lincoln center. J’essaierai de repérer des danseurs. Peut-être que tu gardes des liens avec certains d’entre eux. Oh, Erik, Erik…Même si ce n’est pas encore le bon jour pour te voir, tu viendras. Il fait que tu saches, il faut que tu comprennes…A Toronto, tu as beaucoup de succès. Je le sais, parce que je lis la presse spécialisée américaine et canadienne. Tu as donné quelques interviews et il y a de belles photos de toi. Tu es dans les étoiles, mon beau, tu en es d’ailleurs une. Tu es la plus brillante…Allez, Erik, je t’en prie, je t’en supplie…ça fait des semaines et des semaines ! Je dors dans des hôtels où tu pourrais descendre parce qu’on ne sait jamais….Je vais voir des spectacles au New York city ballet parce que je sais quels rôles tu as tenus. Forcément, c’est moins bien…Je bois des cafés là où je suis sûr que tu aimerais en prendre un, je tourne autour de certaines boutiques car je sais que tu aimais superposer des pulls, porter un blouson en cuir….J’ai envie de crier ton nom, de le crier sans cesse quand j’arpente les rues de Manhattan et tu sais, ma salle de spectacle, elle s’appelle Entrechats 8, parce que tu le maitrises, toi. Je continuerai, je continuerai…Je t’attends.

Peut-être que si je n’avais pas eu de contretemps, la situation se serait dénouée plus vite mais ça n’a pas été le cas.

Le fils de Kathleen, cet adolescent qu’elle n’élevait pas, vivait désormais avec son père dans le Maine. Il a eu un accident de voiture et avant même de savoir ce qu’il en était, elle s’est complétement affolée. Elle est partie le voir et ça a duré quinze jours, à m’appeler tout le temps pour me tenir au courant. Il n’y avait pas grande casse. Son fils, on l’avait gardé en observation à l’hôpital avant de le renvoyer chez lui. Il avait surtout des contusions. Cet épisode a été révélateur. Je me rendu compte que je n’arrivais plus à vivre seul et qu’elle me convenait bien. Du reste, elle et moi, on avait emménagés ensemble depuis peu. C’était une femme très vivante et drôle. Elle avait une forte présence et emplissait l’espace. L’appartement, sans elle, était vide et sans âme. J’avais besoin d’elle. Là, je me suis vraiment avoué.

Du reste, dès qu’elle est rentrée, j’ai voulu lui faire plaisir. Je l’ai emmené à Las Vegas. Elle a tout de suite été ravie là-bas et, toute dépoitraillée, elle a écumé avec moi les casinos, les boites de nuit, la tour Trump et les galeries qui vous faisaient croire que c’était tout bon et que vous étiez à Rome ou à Venise à croiser des gladiateurs ou des Doges. Au retour, elle m’a quasiment asphyxié avec Céline Dion. Je l’ai gentiment tancée sans qu’elle en tienne compte. C’était vraiment une terrienne. Elle avait dû se taire qu’éviter de faire l’amour avec moi, comme ça, c’était quand même bizarre et que je finirais par regarder ailleurs…Alors, elle m’a de nouveau sollicité. Au début, ça m’a fait drôle puis j’ai accepté cette intimité régulière. Elle était affectueuse et même si, je dois l’avouer, j’avais beaucoup de plaisir avec un homme jeune qu’avec elle, j’ai trouvé important de la contenter et de m’occuper d’elle. Quand elle jouissait, elle poussait des drôles de petits « Ah » qui allaient crescendo. C’était vraiment touchant.

Bien sûr, au fond de moi, ça me tenait cette envie de reprendre mes déambulations solitaires en me disant qu’Erik se trouverait face à moi, un de ces jours puisque c’était inéluctable. Mais il m’est tombé une seconde tuile sur la tête et, à peine avais-je repris mes errances que j’ai dû, de nouveau les interrompre. Carolyn s’est blessée à une cheville lors d’une répétition et elle m’a littéralement appelé au secours. J’ai compris assez vite que sa carrière n’était pas menacée mais que, vivant une rupture douloureuse avec un danseur qu’elle aimait toujours, elle avait besoin de réconfort. Du coup, j’ai retrouvé cette connivence pleine de tendresse que j’avais avec elle quand elle vivait avec Kristin et moi et que j’avais, je dois le dire, un peu perdu.

De retour de ce nouveau voyage, j’ai repris en main « Entrechats 8 » puis, j’ai cédé à mon lancinant désir de marcher dans la ville et je me suis échappé. J’ai repris les longues marches et dormi dans des hôtels. De nouveau, j’ai vu filer des journées vides où il ne se montrait pas, celui que j’attendais, jusqu’à cette matinée de printemps où enfin, il est apparu.

Il y avait une belle lumière printanière dans cette partie de la cinquième avenue que j’arpentais (la plus chic) pour la nième fois depuis des mois. Il sortait de chez Hugo Boss et il était seul. Moi, comme un imbécile, je regardais par terre et je pestais contre une mauvaise fortune qui me serait rentré chez moi, une fois de plus bredouille. Il se tenait très droit et il me regardait. Il calculait vite dans sa tête. Il me reconnaissait. Moi, j’ai juste senti que quelqu’un m’observait et tout d’un coup, il m’est venu une légèreté incroyable, comme si toute la culpabilité qui était en moi allait s’enfuyant.

Jugement

Non de non ! Enfin, enfin ! Vraiment, c’était de haute lutte mais tu es là ! Erik ! Erik !

- Clive Dorwell ?

Il n’était pas très sûr et il s’est approché. Beauté intacte.

- C’est bien vous, n’est-ce pas ?

J’ai commencé par balbutier avant de me reprendre.

- Oui, je…C’est moi. Eh bien, Erik, ça fait vraiment longtemps !

- C’est curieux comme coïncidence !

- Ah oui ?

- Je pensais à vous, à toi ces derniers temps…

Tu pensais à moi ? C’était sans doute anecdotique tandis que moi, moi ! Eh ben dis donc, t’as pas enlaidi ! C’est même pire qu’avant, on dirait bien…

- Ah, ben, ça fait pas des très bons souvenirs, non ?

- Oui, c’est certain. En même temps, ce n’était pas une période très simple…Mais quelquefois, on se retourne et on fait ses comptes.

-Je sais pas trop…

-J’imagine…Est-ce que tu as envie de parler ?

Parler, c’est sûr mais euh, sous ton léger manteau, il y a ton beau corps nerveux, si bien entretenu par toute cette discipline que la danse t’impose et sans vouloir te manquer de respect, ça va être très difficile. Pardon, pardon, c’est toi tout entier que je retrouve et l’émotion qui me submerge, elle a bien un nom. Oh, Erik, encore une fois, pardon…Te voir comme ça, si bien vêtu, tout en gris et en bleu foncé…Tu te tiens bien droit ma petite sentinelle du passé…Ma belle enluminure.

- Eh bien, vu ce qu’il y a eu, je suis vraiment surpris que tu me le proposes et je t’avoue que ça me ferait un bien immense.

-A moi-aussi. Là, je ne peux pas rester mais on peut échanger nos numéros de téléphone et convenir d’un rendez-vous…

- Crois-moi, ça me touche beaucoup que tu me proposes ça mais tu sais, faut surtout pas que ça t’oblige à quoi que ce soit.

Il a souri.

-Pourquoi est-ce que ça m’obligerait ? Je pouvais t’éviter…

Je ne suis plus contrôlé et j’ai dit vite et mal :

- Il y a plusieurs mois que je te cherche partout où tu pourrais aller…Je suis aux aguets. Je viens souvent à Manhattan. Je change de quartier. Je dors sur place. Des heures durant, je te cherche…Je ne peux pas m’arrêter de le faire. Si aujourd’hui, je ne m’étais pas trouvé face à toi, j’aurais recommencé encore et encore…

Il a paru stupéfait :

- Tu parcours la ville…pour me voir…

- Oui.

- Chez moi, c’est à Toronto.

- Je sais.

- Et tu marches quand même ?

- Oui.

 -Je suis ici pour quelques jours et il y a longtemps que je ne suis pas venu. Il est possible que j’achète un deux-pièces quelque part ici, d’où ce séjour. Je suis également sur un projet de film fictionnel sur la danse classique et j’ai des rendez-vous. Mais, et toi ?

-Je vis à Newark maintenant. C’est là d’où je viens. J’y suis retourné.

Il a froncé les sourcils :

- Ah ? Tu n’es plus dans le Bronx ? Dis donc, Newark, c’est loin d’ici.

- Je te l’ai dit, je dors sur place.

- Ce soir ?

- Oui. Un hôtel près de l’embarcadère pour la statue de la liberté. C’est confortable. Il y a un bar.

Il a hoché la tête. Je le sentais à la fois flatté et incrédule mais je ne voyais en lui aucune agressivité. Le passage du temps avait-il à ce point atténué sa rancune et sa souffrance où m’étais-je illusionné sur celles-ci ?

- Moi-aussi, je suis dans un hôtel ce soir…Mais pas le même.

-Ça fait quatre ans, je crois. Je peux encore t’attendre. Je ne fais plus trop mes comptes, les semaines filent…

-Tu continuerais de m’attendre…

- Oui. Peut-être que là, tu veux juste me parler comme ça, parce que tu es surpris. Ça te remue juste un peu…

- Et si je pars, là ?

- Je t’attendrai. Je marcherai.