CLIVE ATTEND

Clive, conscient de ses erreurs, attend indéfiniment

Erik, le danseur en marchant dant Manhattan. Il finit par le retrouver

et dans un New York où le printemps arrive, ils parlent...

Récit : Il a soupiré et j’ai senti que je le touchais. J’étais grave et mélancolique. Il m’a demandé le nom de mon hôtel et a dit qu’il m’attendrait au bar en fin d’après-midi. Il avait un diner de prévu mais il irait plus tard. Quand il est parti, j’ai eu peur un moment. Pourquoi viendrait-il ? Puis, j’ai compris qu’il le ferait et il l’a fait. Malheureusement pour moi, le bar, au demeurant très attractif, était bondé et bruyant. Y avoir une discussion personnelle s’est vite avérée impossible. On a bien essayé mais il fallait hausser la voix et dans le cas présent, c’était peu indiqué. De plus, il faut bien le dire, Erik était joliment vêtu : manteau trois quarts bleu-marine, pulls superposés de belle qualité, pantalon de lainage resserré aux chevilles, chaussures de qualité. Il avait un style propre, sobre et raffiné qui n’appartenait pas à une quelconque revue de mode mais faisait de lui un bel homme encore jeune au charme singulier. Il attirait les regards et on avait envie d’entendre ce qu’il disait. En tout cas, c'était le cas du couple gris-souris assis à côté de nous. Monsieur puis madame n'en avaient que pour lui et le détaillaient plus ou moins discrètement. Erik, de toute façon, soit on le reconnaissait soit on avait envie de le connaître…

Dans ce café bondé, discuter n’était possible que si on échangeait des banalités. Mal à l’aise, je lui ai proposé de marcher le long de l’Hudson mais il faisait froid et ça l’a fait reculer. On pouvait bien sûr chercher un autre bar et j’en ai formulé l’hypothèse. Lui, il s’est montré très simple.

-  Un bar ? Il y a peu de chance qu’il soit vide. On risque de nouveau de nous écouter et de nous déranger.

-  Oui, peut-être mais…

- Tu as pris une chambre ici, Clive. Allons-y.

 Franchement, ça m’a fait paniquer. Entre ce désir que j’avais de lui, cet amour qui m’animait et la lourdeur de ce que j’avais à lui dire, je me voyais mal garder mon sang froid. Il a tenu bon et j'ai cédé. Une fois dans la chambre (qui n’était pas une suite),  j'ai accumulé les maladresses. Je me suis mis à parler vite et fort :

- Je regrette...Je regrette tant depuis des années !  A commencer par ce pari stupide…Vraiment, je suis navré. Avoir menti comme ça.

- On a tous menti.

- Mais on t’a atteint quand même !

- Ce n’est pas ce que tu penses…

- Ce mal que je t’ai fait…

- Calme-toi !

Il avait beaucoup plus d’assurance, cela se sentait et en même temps, il avait gagné en envergure. Le bonheur et le malheur, il savait qu’on ne les contrôlait pas et il s’en arrangeait. Dans son regard, je captais toujours ce côté rêveur et en même temps très artiste qui faisait qu’en toutes circonstances, il verrait toujours « une pointe de beau ». A l’évidence,  ce trait de caractère le sauvait car il faisait de lui un bel être curieux, très créatif et ancré dans une dynamique qui n’était pas celle du commun des mortels.

Il a ouvert le minibar et s’est servi une bière puis, il s’est assis sur un fauteuil qui jouxtait une fenêtre. Son regard est allé des encadrements quelconques sur les murs au grand lit tout en s’arrêtant aux rayonnages pour placer ses vêtements et à mon sac de voyage posé à terre. Il réfléchissait. Au bout d’un court silence, il a repris :

-Tu as l’air de penser vraiment souvent à ces années lointaines !

- Mais bien sûr !

- C’est clair, ton rôle était malsain mais Clive, écoute, écoute-moi : on s’est vus peu de temps. Cette histoire, elle n’a duré que quelques mois …

- C’était peu ? Non, non !

 Il m’a fait un signe d’apaisement puis m’a souri, comme pour me rassurer :

- J’étais à moitié fou à cette période de ma vie. J’étais méchant avec moi-même, je cherchais des situations extrêmes…

- T’as été servi.

- Oui, ce n’était pas mal. J’étais dur avec lui-aussi, tu sais…

- Je sais pas, je sais pas.

- Il te manquait beaucoup d’éléments. Tu sais, je ne vous ai pas ménagés l’un et l’autre même si vous estimez, à juste titre, ne pas m’avoir bien traité.

- Tu as dit quoi ?

-Que j’étais difficile…

- « Dur », « A moitié fou » ? Non, non. Ou alors, des fous comme toi, on se précipite…Pour nous, je dirais, t’étais trop funambule ! Oui, ça rendait rageurs…

- Rageurs ?

-Ou vengeurs…Tu comprends ?

-Pas tellement. Mais continue…

- C’était impossible de te laisser filer…Tu étais tellement attirant…Lui, moi, on voulait te coincer.

-Oui, j’ai compris…Ça m’a mis hors de moi vos…bêtises…là mais ce n’était pas le plus important. Moi, j’avais le poids de cette mort. Je voulais expier…Et puis au Danemark, tout a fini par se dénouer. Le pianiste qui avait vu sa carrière se détruire, il n’est pas mort à cause de moi. Il était dans une situation difficile, je ne peux pas t’expliquer mais ce n’était pas ce qu’il a dit. Une histoire de dettes, de corruption. Il était au bout…Du coup, ça a tout relativisé…

- Mais qu’est-ce que tu dis ?

- Que c’était cette mort qui m’accablait. Il avait été formel. Je ne lui répondais pas et lui faisais du mal. Mais ce que j’ai appris ! C’était un malade…

- Tu as tout "relativisé"…

- Oui ! Alors, vos simagrées à Julian et à toi, ce n’était pas le plus important. Et de toute façon, j’étais tout le temps sur la sellette au New York city ballet. J’avais une obligation de perfection : c’était pesant parfois. Je m’occupais beaucoup de ma carrière.

-Mais quand même, Barney, il était tordu !

Il a eu l’air tout d’un coup de trouver incongru que je parle ainsi d’un homme qui comptait encore pour lui à cette époque. Me trouvant trop tendu à son goût, il m’a proposé un whiskey et me l’a servi. J’en avais déjà pris un en bas et je n’étais pas bien sûr que ça me rendrait plus serein. Il m’a fait signe de m’assoir car j’allais et venais sans cesse, montrant une grande nervosité. Il y avait une chaise et le lit. J’avais peur du lit, à cause de ce désir qui me tenaillait et je me suis assis, de façon un peu ridicule, sur la chaise.

- Julian et ses scénarios, ses divagations…Tu n’as vu de lui que cela. Tu juges vite.

-Et je dois voir quoi d’autre ?

-Il avait son importance et j’avais une relation forte avec lui. Je continue de le respecter. J’ai su ses soucis de santé et j’ai proposé de venir le voir. Il n’y tenait pas. Je ne peux pas dire le contraire, à New York, il m’a sacrément épaulé professionnellement mais avoir une relation avec quelqu’un comme lui, pour moi, c’était l’épuisement assuré. Et il en était de même pour lui. Il l’a tout de même compris. Se poursuivre, se retrouver pour mieux s’écarter l’un de l’autre, se jouer des tours comme on le faisait, s’apitoyer l’un sur l’autre pour se bagarrer ensuite, non…non…Il fallait que ça s’arrête. C’était positivement infernal. Il vit avec un de ses assistants maintenant et c’est très bien.

- Ah, ah d’accord…Et tu le revois ?

- Oui.

- Et c’est important pour toi ?

- Oui d’autant que notre relation évolue. Ne te méprends pas. Il sera conseiller technique sur le film que je vais tourner. C’est donc un moyen de reprendre contact avec des garde-fous sûrs.

- Mais quand même…

- Ne me fais pas répéter ce que je viens de te dire.

 C’était difficile de beaucoup insister d’autant que lui se contrôlait très bien. Sa beauté me faisait chavirer. S’en rendait-il compte ? Oui mais comme je l’ai dit, il avait changé. J’avais le sentiment que ces regards masculins et féminins pleins d’hommage et d’attente, il ne les vivait ni comme une satisfaction narcissique ni comme un embarras peut-être parce que l’ancrage qui lui manquait existait désormais, sous quelque forme que ce soit.

Tout de même, pour gagner du temps et contrôler un peu plus mes émotions, je l’ai laissé m’interroger. J’ai dit mon restaurant, l’idée que j’avais eu d’en faire une salle de spectacles et mes efforts pour proposer une programmation de qualité. J’ai évoqué Kathleen et Kirsten et j’ai fait allusion à cette conférence que Barney était venu faire. Il a trouvé ça bien sans faire de grands commentaires. J’ai cru que ça ne l’intéressait pas beaucoup avant de soupçonner qu’il restait volontairement discret.

 Lui, il m’a parlé du temps qu’il avait passé en Allemagne à travailler pour un chorégraphe américain, originaire du Milwaukee, qui vivait à Hambourg depuis des années et avait montré une compagnie de danse. A son contact, il avait mûri et s’était apaisé. Et puis, il avait rencontré une jeune fille et il était papa d’une petite fille toute blonde prénommée Eva. Je suis resté silencieux tout d’un coup et cette fois, il est devenu plus précis et plus grave.

- L’argent que je t’ai envoyé, il t’a servi pour ta salle de spectacle, c’est bien cela…

- Oui.

- Je suis content de l’apprendre. Pourquoi Newark ?

- Ma jeunesse.

-Tu as souffert de ce qu’il y a eu. Dis-moi cela.

- J’étais marié et j’avais mes à-côtés et puis tout s’est cassé la gueule. Te dire quoi ? J’avais pris l’argent de cet homme pour payer, entre autre, l’école de danse de Carolyn mais toi, tu me bouleversais. Et le tien, quand tout a tourné court, je l’ai accepté aussi. Lui encore, dans le cadre d’un jeu malsain, ça se comprenait. Toi, je n’ai jamais compris et pourquoi tu me l’avais donné et pourquoi je l’avais pris.

- Tu aurais pu me poser la question.

- Mais après cette scène, t’écrire…

- Il y en a que ça n’aurait pas dérangé…

- Je l’aurais fait pour te plaindre ou me plaindre et ça aurait quoi de plus ?  Et l’intimidation, très peu pour moi…J’aurais essayé de te faire peur, de te culpabiliser ?

- Je pense, oui, mais tu t’en es abstenu. Et tu as fait quoi alors ?

-Quelque chose de mieux que de brailler pour t’apitoyer ou d’attendre ton sosie, pieds nus, la chemise ouverte, le haut du pantalon défait et une ceinture à la main. Du sexe et des fesses toutes rouges : le plaisir de l’alternance…

 Il n’a pu s’empêcher de sourire et de me lancer un regard bienveillant. J’ai repris :

- J’ai monté cette  affaire et elle tourne bien. venir des groupes ou des gens en solo. Certains jouent de la musique, d’autres chantent, d’autres récitent des textes drôles ou non…Je fais très attention aux éclairages…

- Tu es revenu au spectacle…

- Oui et de façon radicale. J’ai cessé de vendre des polices d’assurance et me forçant à trouver ça génial.

- C’est incroyable. Tu sais, je suis vraiment content.  Ça te prend tout ton temps, alors ?

- Oui, c’est chronophage…Tu vois, je parle mieux...

De nouveau, il a souri.

- Et sur un plan personnel ?

- Non, j’ai divorcé comme je te l’ai dit mais bon, ça s’est tassé. Carolyn danse à Washington et on la voit autant qu’on peut, Kathleen et moi. Elle, c’est ma compagne. Elle aime qu’on parte en voyage, alors, on fait des virées pas trop loin ; assez souvent. Sinon, je monte de petites conférences avec une libraire vertueuse. Tu sais, c’est une amie de jeunesse. C’est à cause d’elle que j’ai vu mon premier spectacle de danse classique : Le Lac des cygnes…On s’était perdu de vue.

- Le Lac des cygnes. J’ai retravaillé un des solos du prince il y a peu de temps. Tu sais, je crois que ça fait partie des rôles qui m’accompagneront toute ma vie…

Il avait fini sa bière et il avait une belle expression rêveuse, un peu lointaine. Ses traits avaient gardé leur régularité. Seule sa bouche avait changé. Sa lèvre inférieure était auparavant plus enfantine et renflée. Elle ne l’était plus autant. J’ai regretté. Ça le rattachait à l’enfance. Son corps était différent, plus masculin mais toujours fin et beau.

- Tu as vraiment envie que j’évoque le passé, ce qui nous a liés, n’est-ce pas ? Tu sais, je me demandais souvent de qui tu voulais te venger exactement. De quelqu’un comme Julian  ou de quelqu’un comme moi ? Comprends que je n’avais pas idée de ce que vous aviez trafiqué tous les deux mais tu m’intriguais. Tu me faisais l’amour de façon très…radicale…et j’avais idée que tu te vengeais de moi. La fois d’après, tu étais drôle et tendre…Qui peut comprendre une bizarrerie pareille ?

- Tu me rendais comme ça.

- Tu es sûr ? C’était quoi le nom déjà, Bella Vista, c’est ça ? Oui, c’était ça. Marrant cet hôtel. Et celui qui te filait cet appartement où tu m’as fait venir ! Attends…Ah oui ! Riccardo Lopez ! L’homme invisible en personne ! A croire qu’il avait eu un rabais sur de la peinture rouge et verte… Vivre une relation aussi érotique et dense dans des lieux aussi quelconques et avec une base aussi étrange,  c’était incroyable, tu ne penses pas ?

- Tu fais comme si je décidais de ce qui se passait. Je ne décidais rien, je lui obéissais… Ecoute, je t’ai regretté, tellement regretté. C’était moche…

-Tu essaies de me dire que tu ne faisais que ce que Julian te disait de faire ? Tu n’es pas très obéissant, quand même.

- Oui, il me l’a fait remarquer.

- Ah, tu vois !

- C’était paradoxal : ce qu’il voulait que je fasse, ça me passionnait et ça me révulsait en même temps.

-Je suis quand même content que tu n’aies cédé pour ce truc à trois. Cette caricature du ballet que tu avais dansé…

 De nouveau, il a fait peser sur moi son regard clair. J’y lisais cette absence de jugement qui m’avait tant troublé au départ et cet amusement tendre que je ne cessais d’éveiller en lui.

-On devrait commander du vin. La bière n’était pas terrible.

-Euh oui, si tu veux. Tu manges quelque chose aussi ?

- Oui.