costume du PRINCE SIEGFRIED

New york. 2016. Clive a retouvé Erik. Ambiguités. Récit :

 

C’était le moment de le mettre en garde.

- Il ne faudra pas que tu fasses de conneries !

- C’est-à-dire ?

Il était surpris.

- Si tu choisis cette femme, sois clair avec ta fille. Avec ma Carolyn, j’ai toujours suivi une ligne stricte. Je vivais certaines choses en marge de sa mère et elle mais attendu que je vivais avec Kristin et que je l’aimais, je maintenais une zone qui ne concernait pas ma fille. Si tu fais ce choix, sois rigoureux. Par contre, si tu préfères que ton enfant comprenne qu’elle est née de deux êtres qui se sont aimés à un moment mais n’ont pas les mêmes orientations, attends qu’elle est l’âge requis et dis-le lui.

- Tu estimes ne pas avoir menti.

- Je ne dirais pas cela mais je les ai ménagées autant que j’ai pu. Elles ne méritaient pas d’être éreintées sous couvert que j’avais des aventures masculines. Après, je suis tombé sur toi. Ce que je ne voulais pas est arrivé. Je suis tombé amoureux Mon mariage a valsé. Carolyn a été perturbée mais assez peu. De ce point de vue-là, je suis content.

Il a hoché la tête ; il comprenait, je crois. J’ai insisté.

- Tu rencontres des mecs de temps en temps à Toronto ?

- Vraiment de temps en temps.

- Personne qui t’accroche.

- Pas à Toronto.

Il ne fallait pas, il ne fallait pas….

-  Et pas non plus à New York. Tu n'y vis plus d'ailleurs...

Tu es catégorique, Clive. Ce qu’il peut ressentir pour toi…

-  Qu’est –ce que je fais ici, alors ?

-  Allons, on s’est retrouvés hier et tu pars…

-  Demain.

-  Tu vois ! Donc, garde bien en tête ce que je t’ai dit.

-  C’est très sensé…

-  En ce cas, tu ne dois pas être perplexe.

Il a fait la moue.

- Sur certains côtés, tu n’es vraiment pas moral et sur d’autres tu es très strict. Ça fait un mélange vraiment étrange…

J’ai hoché la tête. C’était vrai.

Le soir est arrivé et on s’est étreint sans faire l’amour. On a dîné en évitant tout alcool et on s’est allongé. Je me suis endormi très vite. Un sommeil lourd et dense. Avant de sombrer, j’ai pensé à  Kathleen qui rentrait chez nous, les bras chargés de sacs de nourriture. Mon appel disant que je passais en fin de compte deux nuits et non une à Manhattan l’avait un peu surprise mais je lui avais promis une belle robe pour me faire pardonner. A Entrechats 8, le personnel mettait tout en place pour le dîner, sachant que ce soir-là, il n’y avait pas de spectacle. Demain, je retrouverai cet univers.

Au matin, il était dans mes bras comme la veille. Une sensation inouïe de bonheur m’avait envahi et j’avais bien du mal à ne pas la trouver exquise.

- Je ferme les yeux et je vois un cercle. Il est très beau : des traçages rouges sur fond doré.

Il a fait comme moi.

- Les lignes, ce sont les chemins qu’on devait prendre pour se retrouver de nouveau avant de s’écarter un peu pour prendre la mesure de toute chose…

- C’est ainsi que tu vois les choses, Erik ?

- Oui. Encore que…

- Encore que ?

- Les couleurs ne sont pas figées. Tu ne t’en rends pas compte ?

J’ai fermé très fort mes yeux et mes paupières closes m’ont renvoyé à un autre cercle, ou alors au même mais transformé…

- Ah oui, c’est le bleu qui domine maintenant !

- Non, c’est du vert. Clive, tu vois bien ? Tout est vert !

-Exact.

Je n’ai pas dit au beau jeune homme ce qui m’apparaissait. Tout était furtif mais tout était réel et en effet, je m’en suis rendu compte, le corps offert du danseur reposait sur un lit de verdure…Les branches des arbres bruissaient et dans un soleil un peu voilé les verts des herbes et des feuilles scintillaient. On entendait bruire un ruisseau. Tout était vert. On se nourrissait de lui, l’un après l’autre et toujours plongé dans une douce somnolence, il nous emplissait d’une telle quiétude que nous étions à retarder le moment de sa libération et de la mienne. Elle est tout de même venue pour l’un comme pour l’autre et la lumière est devenue extraordinairement violente. Puis, le temps a fraichi et il a fait gris. Mais l’instant d’après, tout était vert et lumineux de nouveau.

- Dis-moi ce que tu vois…

- Je le garde pour moi, Erik.

- Alors, je fais pareil.

- Comme tu veux.

Il a pris un café et il m’a dit que là, il fallait vraiment qu’il repasse à son hôtel avant de gagner l’aéroport. Il avait l’air hésitant comme si tout ce qui venait de se passer en deux jours était si incroyable que le cours de sa vie en était infléchi. Je l’ai fait un peu parler de ses horaires de vol et du programme chargé des jours à venir. J’ai évoqué sa petite fille et les sourires qu’elle aurait en le revoyant…Il a paru rasséréné.

Au moment de partir, tout de même, il a posé sa main sur ma joue. C’était fort et dense comme jamais. Il me caressait, le danseur.

- Je dois y aller. C’était tout à fait étonnant. Je ne savais pas que tu étais comme ça…

- Tu ne savais donc pas qui est Clive ?

- Il faut croire que non…

- Avant que tu ne reviennes à New York, je t’enverrai une photo.

- Ah ?

- Oui, elle me tient à cœur. Tu en feras bon usage

Il l’a reçue quelques jours plus tard. J’avais dix-huit ans et avec Kirsten, je posais devant un théâtre provincial, tenant dans les mains le programme du Lac des cygnes. Elle était radieuse et j’étais souriant. Ça allait être une belle soirée…

Il n’a pas répondu de suite mais quand il l’a fait, il m’a donné ses dates de séjour. La photo, il l’aimait et il la regardait beaucoup.

Je sentais arriver un sacré virage, là, et lui-aussi je crois. Après, le pourquoi du comment ? L’avant et l’après ? Il en savait aussi peu que moi sur le sujet.

J’ai continué et lui aussi. Je pensais à cette photo qu’il regardait. Et je pensais à lui, tout le temps. Le Lac des cygnes…Le prince Siegfried…

Sûr, il allait venir mais quelque chose en moi me disait déjà que ce serait difficile…En même temps, plus que jamais, j'étais Clive, non ? Et le suis toujours...Alors, il fallait se battre. De toute façon, ça lui plairait, à Erik puisqu'au bout du compte et en dépit de tout, on s'aimerait. Plutôt dans mes rêves, à vrai dire mais quand même !

On vivrait quelque chose de nouveau. Pas vrai, non?

 

France. Elle.